Animal on est mal !

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Lab_animal_care« Animal on est mal » chantait Gérard Manset. Aujourd’hui, dans nos pays occidentaux, c’est plutôt l’humain qui se sent mal, coupable par rapport à l’animal. Les scandales à répétition de mauvais traitements d’animaux dans les abattoirs, chevaux découpés vivants, cochons, chevaux et vaches pendus qui reprennent conscience sur la chaîne d’abattage, poussins broyés vivants etc. révélés sur Internet par des vidéos, font le buzz et créent une forte émotion.

Aujourd’hui, dans nos pays occidentaux, c’est plutôt l’humain qui se sent mal, coupable par rapport à l’animal.

Pour un chrétien, il y a une part juste dans cet émoi : les animaux ne sont pas des choses mais des êtres vivants (Gn 1.20) créés par Dieu et Dieu se soucie aussi du sort des animaux, l’arche de Noé en est le symbole. Mais il peut aussi s’interroger : pourquoi la mort animale choque-t-elle tant aujourd’hui ? Pourquoi certains affirment-ils qu’il est coupable de manger de la viande ? Faudrait-il devenir végétarien, voire « vegan », ne consommer ni utiliser aucun produit d’origine animale, ni lait, ni œuf, ni cuir… pour être affranchis du péché d’exploitation indue et cruelle de l’animal par l’homme ? Cette attention à la souffrance animale n’est-elle pas excessive, alors que souffrent tant d’êtres humains et que les réfugiés qui affluent sur les côtes de l’Europe semblent plus susciter de peur et de colère que de compassion ? C’est un fait consternant que des défenseurs des animaux tiennent des propos racistes. Pourtant on ne peut pas non plus assimiler trop vite les amis des animaux à des ennemis de l’humanité et ceux qui maltraitent cruellement les animaux ne sont certainement pas bienveillants envers leurs semblables humains. Mais les travailleurs des abattoirs et de l’industrie agro-alimentaire souffrent aussi de conditions de travail déshumanisantes. Dans le monde villageois le tueur de cochon était une figure et la mort de l’animal était une fête ! On ne peut revenir à l’ère pré-industrielle mais on peut réfléchir à des conditions d’abattage qui respectent hommes et bêtes, Danielle Drucker, vétérinaire et pasteur des Eglises Libres, a livré une intéressante réflexion éthique sur l’abattage des animaux et propose l’instauration d’un label qui garantirait à la fois le respect des humains : un juste salaire, de bonnes conditions de travail ; des animaux, de leur sensibilité, et de l’environnement[1]. En conclusion ce sont surtout les conditions de la mort animale plutôt que la mort animale elle-même qui sont un scandale. Car il me semble que la mort animale fait partie du monde créé par Dieu, tandis que la mort humaine, elle, est un scandale.

Les mangeurs de viande des assassins ?

Personne ne dira d’un lion qui tue et mange une gazelle que c’est un assassin. De même, Dieu a créé les humains omnivores, capables de se nourrir de légumes mais aussi de viande[2]. Dieu a accepté le sacrifice d’animaux d’Abel l’éleveur et pas celui de Caïn l’agriculteur. Il n’a donc pas donné de prime morale à la consommation de légumes ! L’assassin, c’est Caïn qui tue son frère et pas Abel qui tue l’animal.

pourquoi la mort animale choque-t-elle tant aujourd’hui ? Pourquoi certains affirment-ils qu’il est coupable de manger de la viande ? Faudrait-il devenir végétarien, voire « vegan », ne consommer ni utiliser aucun produit d’origine animale, ni lait, ni œuf, ni cuir… pour être affranchis du péché d’exploitation indue et cruelle de l’animal par l’homme ?

Les prophètes décrivent le festin final qui rassemblera toutes les nations autour du Messie comme un banquet de « viandes grasses » (horreur !) et de vin vieux (sans sulfites et pesticides !) (Esaïe 25.6). Même s’il ne faut pas forcément prendre ce menu à la lettre, il s’agit d’images d’une réalité finale festive, pensée à partir du vécu de la fête à l’époque ; il n’en est pas moins significatif que le festin messianique ne soit pas décrit comme végétarien !

Nous, Occidentaux, avons beaucoup de mal aujourd’hui avec les nombreux sacrifices d’animaux dans l’AT et nous nous réjouissons certainement que le Christ ait aboli la nécessité de sacrifier les animaux. Les personnes qui renoncent à la viande décrivent leur choix en des termes qui rappellent une conversion et opposent souvent les religions orientales, qui seraient plus respectueuses de toute vie, au monothéisme. Comment répondre à ces objections ?

On peut rappeler que l’Inde, pays de l’hindouisme et des vaches sacrées, est aussi celui des castes où des humains sont encore considérés comme inférieurs à d’autres.

Quant aux sacrifices d’animaux dans la Bible, ils ont un but pédagogique : rappeler au peuple que le prix du péché c’est la mort, dont le sang versé est le signe: « Selon la loi, presque tout est purifié avec du sang; et sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon. » Hébreux 9.22. L’interdiction de la consommation de sang animal (Gn 9.4) avait surtout pour but de réserver le sang aux sacrifices.

Or le péché et la mort sont deux réalités spirituelles rejetées aujourd’hui, qui sont devenues taboues dans nos sociétés occidentales sécularisées. Mais ces réalités refoulées reviennent par d’autres biais : le péché serait dans notre assiette et nous pourrions nous purifier en renonçant à la viande et exorciser la mort en devenant végétarien.

Dieu a établi une hiérarchie entre les vivants : c’est à l’être humain que revient le privilège de le refléter dans la création et le créateur a mis les animaux sous sa domination.

Dieu a établi une hiérarchie entre les vivants : c’est à l’être humain que revient le privilège de le refléter dans la création et le créateur a mis les animaux sous sa domination. Comme le rappelle le Psaume 8 : « Tu lui as donné la domination sur les œuvres de tes mains, tu as tout mis sous ses pieds moutons et chèvres, bœufs, tous ensemble, et même les bêtes sauvages».

C’est cette hiérarchie que rejettent les anti-spécistes.

Le spécisme n’est pas le racisme

Certains défenseurs des animaux n’hésitent pas à faire le parallèle entre le racisme et la discrimination que fait l’homme entre lui et les animaux et parlent de « spécisme ». Ils remarquent que nous faisons la même chose que les racistes ont faite avec des noirs qui ont été réduits en esclavage, exploités, traités comme des choses, et sont encore victimes de racisme. Le parallèle fait ressortir le sophisme : si tout humain, quelle que soit son origine, fait partie de la famille humaine, les animaux, quelle que soit leur proximité avec nous (domestique, les animaux familiers, ou génétique les primates), ne font pas partie de notre famille ! Ce qui ne veut pas dire qu’on puisse les maltraiter impunément, mais qu’on ne peut les traiter à l’égal des humains. Le journaliste Aymeric Caron, lui-même végétarien, définit l’antispécisme[3] 2) comme un refus non seulement de faire une discrimination entre l’humain et l’animal, mais aussi de discriminer entre des espèces familières, comme le chien et d’autres, comme le porc. Il prétend que si nous ne pouvons traiter tous les animaux de la même manière, ils ont tous droit à notre considération. C’est un sophisme. Nous n’allons pas traiter une mouche ou une tique de la même manière qu’un chien, et c’est normal ! Même si nous ne devons pas oublier que le monde vivant forme un éco-système et que supprimer des espèces peu sympathiques peut avoir des effets pervers. Il y a des espèces qu’on disait nuisibles et dont on s’est aperçu après leur disparition qu’elles étaient utiles à l’équilibre de l’éco-système. Mais c’est là une considération pratique et non morale. Le monde paysan avait à la fois un rapport de familiarité et d’utilité avec les animaux et était donc moins idéaliste que les urbains. Typique de ce choc des mentalités la fureur des bergers contre les loups et la vision romantique des urbains pour ces animaux sauvages.

La cruauté gratuite envers des animaux suscite une émotion légitime : ils font partie de la création de Dieu, mais cette émotion ne doit pas nous amener à brouiller ou effacer les frontières entre l’homme et l’animal.

La cruauté gratuite envers des animaux suscite une émotion légitime : ils font partie de la création de Dieu, mais cette émotion ne doit pas nous amener à brouiller ou effacer les frontières entre l’homme et l’animal. La vie humaine a un prix infini aux yeux de Dieu, c’est pour les humains que Dieu a sacrifié son Fils et non pour les poussins ou les porcins. Il est inquiétant que dans le souci d’épargner les animaux on recoure à l’embryon humain comme « matériau » alternatif pour la recherche scientifique.

Plutôt que d’exclure la viande de nos assiettes, nous devrions peser comme consommateurs pour un meilleur traitement des animaux et pour des conditions d’abattage plus respectueuses d’êtres créés par Dieu.

Mais quelles sont les causes de cette soudaine sollicitude émotionnelle pour les animaux ?

On peut lancer quelques pistes :

La peur de la mort : la mort de l’animal nous rappelle la nôtre. Cette anxiété existentielle peut se déplacer sur la peur d’aliments qui deviendraient la cause de notre mort. Alors que la cause de notre mort c’est le péché !

Un monde déshumanisant : notre monde urbain et individualiste est un monde où nous manquons de lien entre les humains et de lien avec la nature. Du coup nous idéalisons ce lien. Nous avons perdu cette familiarité rurale avec la vie et la mort animale, entre manger et tuer. Il est frappant que, dans la vision que Dieu envoie à l’apôtre Pierre pour lui montrer que les interdits alimentaires de la loi juive sont abolis il lui dise, en lui montrant les animaux impurs : « tue et mange ». Enfin l’exploitation industrielle de l’animal est aussi déshumanisante pour les hommes.

La solitude de l’être humain sans Dieu : l’animal est un palliatif à cette solitude

La fatigue d’être humain : dans une société où chaque individu est sommé de réussir sa vie, d’être heureux, l’animal se contente d’exister, il est sans « pourquoi ». Aussi l’envions-nous comme plus libre que nous et notamment libre du fardeau de la conscience.

Le poids de la culpabilité : il y a une innocence chez l’animal qui suscite peut-être en nous une nostalgie de l’innocence du paradis perdu de l’enfance, associé à ce rapport simple et direct avec des animaux familiers. Il y a aussi une dimension quasi-christique de cette émotion face à la mort de l’animal vu comme un innocent injustement condamné, torturé, et sacrifié. Mais, contrairement à l’œuvre du Christ, l’Agneau innocent immolé pour nos péchés, l’humain se sauverait ici lui-même en sauvant l’animal du sacrifice.

La difficulté des relations humaines, l’animal lui a l’avantage de ne pas parler, il ne nous contrarie donc pas (sauf les moustiques !) et nous pouvons d’autant plus projeter sur lui nos sentiments.

Le contact avec un animal familier peut faire du bien aux personnes en difficultés relationnelles : autistes, malades, ou isolées, prisonniers etc. L’animal peut les aider à sortir de leur isolement, on parle alors de « médiation animale ».

Conclusion

L’humain sans Dieu, refusant son origine, son créateur, devient comme étranger à lui-même. Il cherche dans le monde visible des signes de consolation, une familiarité avec la nature et ses habitants, le retour à un paradis perdu dont l’animal idéalisé est le symbole. Mais le retour à la nature, le respect de l’animal, le régime végétarien ne peuvent pas nous rouvrir les portes du paradis perdu. C’est une fausse piste spirituelle. C’est le retour à Dieu par le Christ qui transforme notre rapport aux hommes et aux bêtes. On peut trouver une image de cette royauté apaisante du Christ dans l’évangile de Marc où, après la tentation, Jésus est entouré des anges et des animaux : « il était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient », Evangile de Marc 1.12.

 

[1] Dans le livre « Vivre en chrétien aujourd’hui, repère éthiques pour tous », Maison de la Bible 2015, sous dir. Nisus, Olekhnovitch, Schweitzer, p. 753, qui consacre un chapitre important au statut éthique de l’animal.

[2]Quant à la question, « L’homme était-il végétarien avant la chute ? » nous renvoyons à l’excursus de Lydia JAEGER dans « Vivre dans un monde créé », Farel-GBU,2007, p.57-56. Nous partageons sa conclusion qu’il  ne faut pas bâtir sur le silence des premiers chapitres de la Genèse une interdiction de la consommation de viande et qu’ « on doit se garder d’une spéculation débridée : imaginer que toutes les chaines alimentaires du règne animal n’auraient commencé qu’à ce moment [après la chute] impliquerait de fait un nouvel acte créateur… », p.57.

[3] Aymeric Caron, Antispéciste, éd. Don Quichotte, 2016.

 

À propos Luc Olekhnovitch

Luc Olekhnovitch est pasteur de l’EEL de Viry-Châtillon.

Un commentaire

  1. BAUER Patrick

    Bravo pour cet excellent article.
    Je viens de transmettre le lien URL à d’autres personnes.

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