« Car à toi sont le règne, la puissance et la gloire, dans tous les temps. Amen »

584248_57326151Nous voici devant la dernière déclaration du « Notre Père ». Car c’est ici bien une déclaration et non une demande. C’est même au sens fort une « déclaration de foi », qui dit les prérogatives que l’Église ne reconnaît qu’à Dieu seul. Déclaration du reste qui fait écho à celle qui a commencé cette prière : « Notre père qui es aux cieux… » n’est pas une simple formule introductive, elle dit quel Dieu nous prions, et nous positionne devant lui.

De même en terminant de prier, nous disons que la force n’est pas dans le fait de prier, ni dans la justesse de notre prière, mais bien dans le Dieu que nous prions.

Ceci dit, toute belle, recevable dans son contenu, et cohérente avec l’ensemble du « Notre Père », cette déclaration finale nous pose un vrai problème, pour qui veut aborder le texte de la Bible avec honnêteté. C’est que les manuscrits les plus anciens et les plus fiables qui ont été retrouvés de cette prière… ne contiennent pas cette finale. En toute rigueur, elle n’a donc sa place dans nos bibles que dans une note de bas de page, pour information, mais pas dans le texte qui se veut le plus proche de celui rédigé par Matthieu. Ceci demande une explication un tant soit peu technique, que chacun de nos lecteurs est en droit, si ce n’est en devoir, de découvrir et d’apprécier.

Le texte dans les manuscrits

Cela n’est plus un secret pour personne : le Nouveau Testament a été rédigé par au moins une dizaine de personnes, en langue grecque populaire, dans le courant du premier siècle après Jésus-Christ. Ce qui est peut-être moins répandu comme vérité historique, c’est que nous n’avons à ce jour retrouvé aucun texte original des écrits du Nouveau Testament. Nous n’avons retrouvé que des copies, plus ou moins anciennes, et c’est en comparant ces différentes copies, et en mesurant le degré de fiabilité qu’elles représentent, que nous pouvons établir un texte de base qui soit le plus proche possible de ce que les auteurs du NT ont rédigé comme texte original. Le constat peut troubler, mais il est des troubles salutaires, ceci pour au moins deux raisons : la première, c’est que le lecteur du NT se gardera de s’imaginer qu’il tient à disposition une sorte de « texte sacré », un « Coran chrétien », dans le sens où le NT prétendrait nous être tombé du ciel comme un texte totalement indiscutable. Le trouble est salutaire pour une seconde raison : c’est que les copies retrouvées de textes ou de fragments de textes du NT sont nombreuses, et permettent par comparaison et rigoureuse évaluation, d’obtenir un texte grec de référence qui soit digne d’une confiance, si ce n’est absolue du moins fondée sur des bases solides. Faut-il rappeler par ailleurs que, parmi les textes de l’Antiquité, celui du Nouveau Testament, avec plus de 5000 copies complètes ou partielles, est parmi les textes anciens les mieux attestés qui soient.

C’est que les manuscrits les plus anciens et les plus fiables qui ont été retrouvés de cette prière…

La finale du « Notre Père »

Comment ce constat s’applique-t-il au cas particulier de la finale du « Notre Père » ? Telle qu’elle apparaît dans nos versions protestantes, et que nous la prononçons habituellement, cette finale ne se retrouve que dans quelques copies manuscrites du Nouveau Testament, toutes des copies fort éloignées chronologiquement du texte original puisque leur datation s’échelonne entre le 5ème et le 10ème siècle après Jésus-Christ. Les meilleurs manuscrits, en termes de fiabilité, ignorent purement et simplement cette finale. D’autres manuscrits, moins fiables, la mentionnent en tout ou en partie, ne mentionnant par exemple que la puissance, gardant le silence sur le règne et la gloire.

Que faut-il déduire de ce constat ? Plusieurs choses qui peuvent nous éclairer au-delà de ce texte particulier.

l. Jusqu’à preuve du contraire, nous devons supposer que cette finale du « Notre Père » n’existait pas dans la ou les versions originales de l’Évangile selon Matthieu. Le plus probable est qu’elle ait été ajoutée au cours des siècles, pour des raisons sans doute fort louables. En effet, une prière juive se terminait généralement par une déclaration positive, souvent une « doxologie » (parole à la gloire de Dieu), et il est fort probable que Jésus ait fait de même en enseignant le Notre Père à ses disciples. Mais nous ne pouvons pas en dire plus sur le contenu de cette finale.

2. Telle que nous y sommes accoutumés dans la tradition protestante, la finale du Notre Père, toute « ajoutée » qu’elle soit, est une déclaration en tout point d’accord avec d’autres déclarations bibliques. Que l’on pense par exemple dans l’AT à 1 Chroniques 29:11-12 ou dans le NT à Apocalypse 5:12 (parole dirigée cette fois vers l’Agneau de Dieu).

Nous ne sommes donc pas en train de mettre en cause le contenu de cette finale, mais bien le principe de son inclusion dans le texte de nos bibles. Car on aurait beau jeu de dire « cette formule a un contenu biblique, laissons-la ! ». Qui empêcherait alors quiconque de faire de même avec d’autres textes, et de doubler le volume de notre Nouveau Testament sous prétexte que ce qu’on ajoute ne contredit en rien ce qui s’y trouve ? Nous le savons bien, c’est avec de tels arguments que la théologie catholique romaine a voulu conférer aux textes de la tradition de l’Église une autorité semblable à celle de l’Écriture, sous prétexte que les premiers ne contredisaient pas la seconde, mais ne faisaient que la prolonger. Cela nous conduit à notre dernière remarque.

3. Soyons honnêtes : pour une fois, en incluant cette finale dans le texte biblique, parfois sans un mot de commentaire, nous avons, nous protestants, privilégié la tradition au détriment de l’Écriture. De leur côté, les catholiques ignoraient cette finale… jusqu’à la naissance de la version œcuménique du « Notre Père ». Il faut se faire une raison : sur ce coup-là, les catholiques s’en tenaient au texte de la Bible alors que les protestants récitaient un texte amplifié par la tradition liturgique de l’Église ancienne. Revanche de l’histoire ! La portée théologique en est davantage méthodologique que dogmatique, c’est sûr. Mais les questions de méthodes et de cohérence ne sont pas sans influencer le contenu de notre foi.

Certain lecteur sera peut-être déçu que cette dernière étude, à caractère technique, sur le « Notre Père », ne soit pas prolongée par un commentaire du contenu de cette finale, toute « traditionnelle » qu’elle soit. Je signale donc, parmi beaucoup d’autres, deux sources riches, qu’il pourra consulter avec profit :

–       Alphonse Maillot, Notre Père, la requête des enfants de Dieu, Bergers et Mages, Paris, 1991.

–       José M. Martinez, Pratique de la prière ou comment vivre le « Notre Père », Ligue pour la lecture de la Bible, Valence, 1996.

 

Cette série de méditations a été publiée dans PLV entre décembre 1998 et septembre 1999″.

À propos Pierre-André Schaechtelin

Pierre-André Schaechtelin, pasteur de l’Église protestante unie de France.

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