«Donne-nous aujourd’hui le pain qui nous est nécessaire». (Matthieu 6:11)

527498_17128874Un terme de cette prière est difficile à traduire, c’est celui qui qualifie le pain, et que l’on désigne souvent par « …notre pain quotidien » (Second, Colombe, Jérusalem), en grec epiousios (langue de rédaction du NT). Dans le NT, ce terme n’apparaît qu’ici et dans le parallèle de Luc, et rarement dans la littérature extra-biblique. Les propositions pour le traduire vont dans trois directions : le pain aujourd’hui, le pain de demain, ou le pain nécessaire. Cette dernière est sans doute la moins probable sur le plan étymologique, mais elle a l’avantage d’englober toutes les autres et de rendre justice à l’esprit de la requête : demander le pain dont nous avons effectivement besoin pour le jour où nous vivons. Bien des traductions vont dans ce sens, avec « le pain dont nous avons besoin » (TOB, Semeur), « le pain qu’il nous faut » (Darby, Français fondamental), « le pain nécessaire » (Français courant).

Continuité

Après avoir mentionné trois demandes générales (voir étude précédente), Jésus nous enseigne à demander du pain. Certains ne se sont pas gênés de noter un soi-disant contraste de nature entre les premières demandes à caractère spirituel ou métaphysique et celle-ci qui nous remettrait les pieds sur terre avec le retour aux choses « bassement matérielles ». Ne mangeons pas de ce pain-là ! Voir ici une hiérarchie de valeur n’est pas légitime, le pain étant demandé à notre Père, lui-même Créateur de toutes choses. Opérer une rupture entre « donne-nous le pain » et « que ton nom soit sanctifié », c’est ainsi commettre une erreur sur la nature même de Dieu. Le Dieu saint, c’est le Dieu par lequel tout existe : les choses matérielles et les choses spirituelles, dans une même création.

Notre pain… mais lequel ?

Quels besoins Jésus vise-t-il en parlant du pain ? Plusieurs réponses ont été données dans histoire de l’Église, les principales étant les suivantes :

Depuis le théologien Origène (3e siècle après JC) jusqu’à des commentateurs modernes, en passant par Luther dans sa jeunesse (début du 16e siècle), l’accent est mis sur le sens symbolique du pain pour désigner la Parole de Dieu. Plus tard, d’autres ont vu dans cette demande une référence au pain de l’eucharistie, cette approche bénéficiant aujourd’hui d’une sympathie particulière dans les milieux œcuméniques. Un troisième courant donne au pain un sens prophétique, la demande exprimant alors le désir de participer au banquet messianique lors de l’avènement du Royaume de Dieu. Les tenants de cette approche insistent sur le lien à faire entre la deuxième requête du Notre Père « que ton règne vienne », et celle qui demande le pain… du festin céleste et royal.

Du pain, c’est du pain !

Aucune de ces trois interprétations ne peut être écartée d’un revers de la main. Et en même temps, aucune d’elles ne peut rivaliser avec l’approche la plus naturelle, celle qui voit dans le pain… du pain comme nourriture, avec la croûte et la mie ! Cela nous renvoie aux besoins nécessaires à notre subsistance. Ainsi le même Luther mentionné plus haut répond à la question posée dans son Petit Catéchisme : « Qu’entend-on par notre pain de chaque jour ? » en citant plusieurs besoins vitaux : « Nourriture, boisson, vêtements, chaussures, une maison et ses commodités, les champs, le bétail, l’argent nécessaire… » et il ajoute dans la foulée : « une épouse pieuse (entend-il que les époux le sont forcément ?), la santé, de bons amis… »

Tout en élaguant un peu cette liste, il n’en reste pas moins urgent de remettre en valeur cette approche simple et trop souvent négligée : rendre au pain… ce qui est au pain : sa valeur à la fois matérielle et vertueuse, tangible et savoureuse. Lui rendre aussi sa valeur représentative de ce tout ce qui est nécessaire à la vie de notre corps.

Prolongements

Jésus ne nous apprend pas à dire « donne-moi… » mais bien « donne-nous… ». Je ne peux me contenter de recevoir mon nécessaire sans me demander si mon prochain la aussi reçu. Et quand ce dernier manque du nécessaire et que je demande qu’il le reçoive lui aussi, je ferais bien de me demander : « que puis-je faire, comme enfant du Père, pour y contribuer ? ». Et que l’aujourd’hui de mon prochain cesse, pour des raisons de pauvreté… d’être long… comme un jour sans pain. « Donne-nous aujourd’hui… » C’est la version de Matthieu, Luc mettant quant à lui : « Donne-nous chaque jour… » On s’accordera pour dire que le sens est proche. L’usage de l’une ou de l’autre version peut correspondre à des occasions particulières : On dira « aujourd’hui » pour une prière quotidienne, « chaque jour » pour une prière plus générale. Mais nous sentons-nous assez dépendants de Dieu pour prononcer encore cette prière ? Et quand bien même (illusion !) notre dépendance de Dieu nous paraîtrait suffisante pour nous en abstenir, cette requête servirait au moins à favoriser notre reconnaissance lorsque nous recevons du Père ce qui nous semble être un don (ou un dû ?) si naturel.

Auteur:

Pierre-André Schaechtelin, pasteur de l’Église protestante unie de France.

Cette série de méditations a été publiée dans PLV entre décembre 1998 et septembre 1999″.

À propos Jérémie Chamard

Jérémie Chamard est pasteur de l'EEL de Bouffémont.

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