La crise chez les autres

118100_3725Interview de Mariano Blázquez, secrétaire exécutif de la FEREDE (Fédération d’entités religieuses évangéliques de l’État espagnol), l’organisme chargé des représenter les protestants auprès des autorités gouvernementales. 

L’Espagne a fait la une ces dernières années à cause de la crise économique. Quelles ont été ses répercussions sur les Églises évangéliques ? Comment y ont-elles fait face ?

Les Églises évangéliques ont répondu à la crise en exerçant la solidarité principalement envers les habitants des quartiers qui les entourent. Les Églises et associations sont débordées et réalisent d’importants efforts en créant de nouveaux services d’assistance comme des repas solidaires, des épiceries sociales, etc. Ces services sont complétés par un soutien de type professionnel, tels que l’orientation, des ateliers de formation, du soutien psychologique et scolaire. De nouveaux projets voient le jour et nous estimons que 1400 paroisses mettent en œuvre des initiatives solidaires en faveur de toutes les personnes en situation de risque ou d’exclusion (mineurs en danger, personnes âgées, migrants, prisonniers, personnes souffrant d’un handicap ou d’une addiction, etc.)

Paradoxalement les crises peuvent avoir quelques conséquences positives bien que le coût à payer pour elles soit très élevé. Une de ces conséquences est la diminution de la corruption et une plus grande transparence dans la gestion.

Au-delà du travail réalisé par les Églises, quelles sont les initiatives de la FEREDE ?

Dans le cadre du travail réalisé depuis 1997 par « Diaconía » qui est le « bras social » de la FEREDE, des projets ambitieux permettent aux évangéliques de travailler en réseau au niveau national et de compter sur l’appui du gouvernement espagnol et de financeurs privés. Pour aider les familles, gravement touchées par la crise, la FEREDE a lancé le programme Actúa : sonrisas anticrisis (Agis : des sourires contre la crise) et un Service d’attention aux urgences sociales. Ces programmes sont soutenus par le Ministère de la santé et par la Fondation La Caixa (banque). Les migrants sont, sans aucun doute, un des groupes les plus touchés par la crise car beaucoup d’entre eux travaillaient dans le secteur de la construction qui est sinistré. De plus ils ne bénéficient pas d’un tissu social et familial pour les soutenir, contrairement aux Espagnols. Diaconía a donc mis en œuvre des projets spécifiques pour eux : le programme « Crisol Network » qui œuvre pour le renforcement des services d’attention aux migrants, le programme « Crisol Junior » qui encourage l’égalité de traitement envers les enfants et jeunes migrants et un programme d’encouragement au retour volontaire, soutenu par la Communauté de Madrid.

Quels ont été les effets positifs de la crise ?

Paradoxalement les crises peuvent avoir quelques conséquences positives bien que le coût à payer pour elles soit très élevé. Une de ces conséquences est la diminution de la corruption et une plus grande transparence dans la gestion. Un autre effet positif a été, dans le monde protestant évangélique, une réelle prise de conscience de l’importance de l’unité et de la coordination dans le travail social. La crise a favorisé le travail en et la mise en commun des objectifs ainsi que des ressources humaines et matérielles pour porter des programmes communs d’action comme ceux que nous avons cités et bien d’autres qui existent.

Quand la fin de la crise sera enfin annoncée, la question qui se posera sera celle d’évaluer les effets que l’influence effrénée du néolibéralisme économique aura eue sur les bases de l’État « social »

On parle d’une sortie de crise pour l’Espagne. Est-ce qu’on en perçoit des signes au quotidien ?

J’aimerais le croire, mais je pense que nous aurons encore du mal à sortir de cette crise. Pour l’instant la destruction de l’emploi se poursuit et les nouveaux emplois qui se créent sont saisonniers (comme dans le secteur du tourisme) et/ou précaires. Quand la fin de la crise sera enfin annoncée, la question qui se posera sera celle d’évaluer les effets que l’influence effrénée du néolibéralisme économique aura eue sur les bases de l’État « social »(comme il est qualifié dans l’article premier de la Constitution espagnole de 1978). À partir de ce moment il faudra s’atteler à reconsolider un ordre économique et juste, comme le défend le préambule de cette constitution1

Nous, les protestants espagnols, nous ne sommes pas visibles et que nous n’avons aucun moyen de pression pour obliger le gouvernement à appliquer ses propres lois.

Les évangéliques sont une minorité non seulement numérique mais surtout sociologique en Espagne. De quels moyens disposent-ils pour faire entendre leur voix ?

Lamentablement, ces moyens sont peu nombreux2. C’est probablement un de nos principaux problèmes et une des raisons pour lesquelles nos pétitions ne sont pas suivies d’effet. Notre fédération manque de la visibilité publique indispensable et, par conséquent, de moyens de pression directs ou indirects. La relation institutionnelle avec le gouvernement est fluide mais notre interlocuteur au quotidien n’est ni un ministre, ni même un directeur général mais un sous-directeur donc quelqu’un qui dispose de très peu de poids politique dans son propre camp pour appliquer un programme en matière d’égalité de droits dans les affaires religieuses. L’affaire du pasteur Manzanas3 est une illustration de cette incapacité. L’Espagne a été condamnée par la Cours européenne des droits de l’homme pour discrimination religieuse et malgré cela, le gouvernement n’a toujours pas dicté des normes qui permettent de régler les cas existants [ceux des pasteurs ayant été interdits de cotisations sociales du temps du franquisme et ne disposant donc pas de droits à la retraite, NDLR]. C’est douloureux à dire mais la sentence du tribunal de Strasbourg concernant les prisonniers de l’ETA4 a été, elle, immédiatement appliquée. La grande différence c’est que nous, les protestants espagnols, nous ne sommes pas visibles et que nous n’avons aucun moyen de pression pour obliger le gouvernement à appliquer ses propres lois. 

 

1 La Nation espagnole, désireuse d’établir la justice, la liberté et la sécurité et de promouvoir le bien de tous ceux qui la composent, proclame, en faisant usage de sa souveraineté, sa volonté de : Garantir la vie en commun démocratique dans le cadre de la Constitution et des lois, conformément à un ordre économique et social juste…

Une traduction de la constitution espagnole est disponible sur http://www.aelpa.org/documentos/legislacion_nacional/Constitucion_fra.pdf

2 La FEREDE estime à 1.200.000 les protestants espagnols, dont 800.000 étrangers (majoritairement originaires de pays de la communauté européenne) www.actualidadevangelica.es/red/informacion-general/datos-estadisticos

3 Voir un résumé de cette affaire sur www.prohispania.org/eglise-et-societe-0000000065

4 http://abonnes.lemonde.fr/europe/article/2013/10/21/strasbourg-contraint-madrid-a-liberer-une-soixantaine-de-prisonniers-de-l-eta_3500298_3214.html

 

À propos Asuncion Calvo

Asuncion Calvo est membre de l’EEL de Paris-Alésia.

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