La peur de perdre et la plénitude du partage

69450_6960Les sujets d’inquiétude ne manquent pas. Mais quelles en sont les véritables raisons ? Pour une rentrée apaisée…

L’inquiétude est une maladie de la richesse. Les livres de sagesse de l’Ancien Testament l’affirmaient : « Le sommeil du travailleur est doux, qu’il ait peu ou beaucoup à manger ; mais le rassasiement du riche ne le laisse pas dormir » (Ec 5:11).

De fait, les sociétés d’abondance dans lesquelles nous vivons sont des sociétés inquiètes. On m’objectera peut-être que, même dans les pays riches, beaucoup de personnes sont pauvres. C’est vrai jusqu’à un certain point. Quelqu’un qui vit avec le RSA, en France, aujourd’hui, est certainement dans une situation difficile, mais, matériellement, il a plus de confort que le Roi-Soleil qui n’avait pas le tout-à-l’égout, le chauffage, le téléphone, le RER, la couverture maladie universelle ou la télévision.

Nos inquiétudes

Cela situe d’emblée le problème : dans les sociétés d’abondance d’aujourd’hui, beaucoup de personnes sont tendues, d’abord et avant tout, parce qu’elles sont moins riches que d’autres. Par ailleurs, les segments les plus inquiets des sociétés riches ne sont pas les plus pauvres, qui sont souvent résignés, mais les classes moyennes.

Quelqu’un qui vit avec le RSA, en France, aujourd’hui, est certainement dans une situation difficile, mais, matériellement, il a plus de confort que le Roi-Soleil qui n’avait pas le tout-à-l’égout, le chauffage, le téléphone, le RER, la couverture maladie universelle ou la télévision.

L’inquiétude se nourrit de la peur de perdre : perdre sa richesse, perdre son statut, perdre ses avantages, perdre tout ce qui a de l’importance pour soi. Et cela nous renvoie au Sermon sur la montagne où, peu avant de disserter sur l’inquiétude du manger et du boire, Jésus formule cette exhortation fondamentale : « Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les vers et la rouille détruisent et où les voleurs percent et dérobent, mais amassez des trésors dans le ciel, où ni les vers ni la rouille ne détruisent, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur » (Mt 6:19-20). Celui qui a peur, a peur d’être volé. Et celui qui s’attache à des biens matériels, y investit toute sa motivation, toutes ses émotions. Il finit par ne plus voir le monde qu’au travers des valeurs matérielles et financières, qu’au travers de ce qu’il pense « avoir ».

Faisons la liste des peurs modernes : elles sont l’image inversée de tout ce qui a été conquis ces dernières années.

La peur des épidémies mondiales prospère là où l’espérance de vie s’est démesurément accrue ces dernières années. Les investissements économiques vertigineux dans la recherche médicale et pharmaceutique, dans les structures hospitalières et dans la médecine de ville, sont, symboliquement, mis en péril par des microbes qui auraient le mauvais goût de se développer dans des pays pauvres avant de venir exterminer les riches.

 Les sociétés pacifiées et policées, que nous fréquentons, nous rendent sensibles aux incivilités ordinaires qui sont de plus en plus mal supportées, tandis que la dispersion des guerres, loin de nos territoires, nous fait craindre le terrorisme.

Les accidents industriels, les catastrophes naturelles, les avions qui s’écrasent, les carambolages monstres, viennent heurter la subjectivité de groupes sociaux qui vivent dans la recherche permanente du contrôle sur les événements.

Dans une société sur-assurée, où l’on peut même prendre une assurance pour le cas où on soit obligé d’annuler un voyage, le coût de plus en plus élevé desdites assurances ronge l’opinion publique. Les connexions entre crise financière et crise des assurances viennent, par ailleurs, rajouter un élément d’incertitude.

Notre vrai trésor

Je ne suis pas en train de dire que toutes ces évolutions : progrès de la médecine, élargissement de la diplomatie internationale, diminution des risques d’accident, assurances sociales, sont de mauvaises choses. Mais elles ont été promues par des personnes pour qui ces évolutions n’étaient pas des buts en soi.

Y aurait-il autant d’inquiétude si nous étions engagés dans des relations multilatérales qui donnent les moyens aux autres pays d’être, eux aussi, au bénéfice des avantages que nous avons ?

Les pionniers, dans ces domaines, étaient prêts à prendre des risques personnels, parce qu’ils voulaient donner aux autres des outils qui leur seraient utiles. Ils voulaient mettre les autres en mesure de vivre des vies plus riches, moins obsédées par les malheurs et les déceptions.

Mais à partir du moment où ces biens deviennent des valeurs par eux-mêmes et où nous les prenons pour plus que des outils qui nous permettent de mieux vivre les uns avec les autres, ils deviennent source d’inquiétude.

Si c’est là tout notre trésor, ce sera là que notre cœur s’arrêtera. Si nous ne sommes plus capables de viser une vie bonne avec les autres, avec tous les autres, il ne nous reste plus que le « rassasiement du riche » qui nous empêche de dormir.

Jésus appréciait les bons repas et ce d’autant plus qu’ils étaient l’occasion de nouer des liens d’amitié avec les autres, d’avoir des conversations profondes, de s’interroger les uns les autres. Mais il mettait en garde contre la dérive où la nourriture n’est plus destinée à construire un partage, mais simplement à se prémunir contre l’avenir et contre les autres.

En fait, ce que renvoient à nos sociétés riches les diverses facettes des inquiétudes qui hantent les journaux télévisés, c’est la démonstration d’un égoïsme collectif effrayant.

Y aurait-il autant d’inquiétude si nous étions engagés dans des relations multilatérales qui donnent les moyens aux autres pays d’être, eux aussi, au bénéfice des avantages que nous avons ? Certainement pas. Je ne pense pas, ici, à de simples flux financiers qui se perdent souvent dans les méandres d’élites corrompues ou de sociétés locales qui ne sont pas outillées pour en tirer parti. Je pense plutôt à ce qu’Amartya Sen appelle : l’empowerment, c’est-à-dire, mettre l’autre en mesure d’agir, d’avoir prise sur ce qui l’entoure. Ceux qui sont engagés dans ce type de travail sont éventuellement inquiets de savoir si cela va aboutir. Mais ils sont bien moins préoccupés de leur sort que la moyenne de leurs concitoyens.

Qui travaille pour les autres « amasse un trésor dans le ciel, où ni les vers ni la rouille ne détruisent, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent ». Le meilleur moyen d’accéder à la plénitude, c’est de partager.

 

À propos Frédéric De Coninck

Frédéric de Coninck, sociologue, directeur de l’école doctorale « Ville, transports et territoires » à l’université Paris-Est et membre d’une assemblée mennonite.

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