Le Royaume – Emmanuel Carrère

Le royaume E CarrèreCe qui m’a amené à lire le livre d’Emmanuel Carrère, que j’ai beaucoup aimé, c’est l’étrange succès critique et public qu’il rencontre. Dans notre pays déchristianisé voilà que l’histoire de l’origine du christianisme passionne. Cette religion qui prône un renversement des valeurs (les derniers seront les premiers) et le scandale de la croix, sidère encore et la folie de Dieu attire.

C’est un livre étonnant qui commence comme une sorte de confession, se poursuit comme une enquête sur les origines du christianisme et se termine à la fois par un rappel du moment où Carrère a entrevu « Le Royaume » dans une communauté de l’Arche et par une émouvante interrogation, qui concerne la fidélité au Seigneur. Même si pour lui ce n’est plus question de foi.

Carrère a été chrétien, il a passé des matinées à commenter dans des cahiers les Évangiles, il a fait baptiser son fils, et il s’est intéressé de manière approfondie aux mystères de chrétienté. Il a aujourd’hui perdu la foi, un peu par lassitude, et un peu par une introspection dévorante. Dans son livre, à la suite de Renan et de sa « Vie de Jésus », il rend vivante l’histoire de Paul et de Luc qu’il dit être son secrétaire. Il raconte avec brio la fougue de Paul, le côté caractériel, l’obsession avec laquelle il revient sur le fait que, lui, gagne sa vie et n’est pas à charge des communautés religieuses qu’il a fondées, son sens de la folie de Dieu. Il parle avec empathie de Luc le médecin grec conciliant et proche des gens. Sa démarche est avant tout celle d’un enquêteur soucieux de rétablir la vérité historique, plutôt que celle d’un croyant cherchant à convertir ses lecteurs. Il faut aussi souligner la pertinence de ce qui est écrit sur le monde gréco-romain et sur la nouveauté que va représenter le christianisme, notamment la notion de fraternité, ainsi que les « gestes sidérants qui vont à l’inverse du comportement humain normal ».

Carrère pointe, au coeur du christianisme, dans le message de Paul, « quelque chose d’essentiel et de tragique », qui ne séduit pas mais qui ­sidère : « Stoïciens et bouddhistes croient au pouvoir de la raison et ignorent ou relativisent les abîmes du conflit intérieur. Ils pensent que le malheur des hommes est l’ignorance et que si on connaît la recette de la vie heureuse, eh bien il ne reste plus qu’à l’appliquer. Quand Paul, à l’opposé de toutes les sagesses, dicte cette phrase fulgurante : « Je ne fais pas le bien que j’aime, mais le mal que je hais », quand il dresse ce constat, que Freud et Dostoïevski n’ont pas fini d’explorer et qui n’a pas fini de faire grincer des dents tous les nietzschéens d’opérette, il sort complètement du cadre de la pensée antique. »

 

À propos Bruno Damez

Bruno Damez est membre de l'EEL de Paris-Alésia

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