Le Rwanda : de l’époque coloniale au génocide (deuxième partie)

Rwanda-genocide-atrocities-social-entrepreneurship-kigali-memorialVoici la deuxième partie de notre étude sur l’histoire du Rwanda. Vous pouvez retrouver la première partie ici.

Changement de discours

Les premières violences importantes se déclenchèrent au milieu du siècle dernier, en particulier lors de ce qui fut nommé la « Révolution sociale » de 1959.

Cette « Révolution » fut le résultat de la politique divisionnaire de l’administration belge qui favorisa les Tutsis puis les Hutus, lorsque les premiers commencèrent à parler d’indépendance, à l’instar de nombreuses autres colonies. Ceci en effet poussa les Belges à changer de discours au sujet des différents groupes qu’eux-mêmes avaient formellement créés plusieurs décennies plus tôt. On observa en effet une tendance au dénigrement des Tutsis et de leurs représentants, poussant les Hutus à se soulever contre eux, soulignant le prétendu mépris que les Tutsis avaient envers eux, et la nécessité pour les Hutus de reprendre le pouvoir et d’asseoir l’autorité que leur majorité démographique leur donnait « naturellement ».

C’est à partir de ce changement de discours de l’administration coloniale, aidée par des leaders d’opinion locaux (chefs communautaires ou religieux par exemple), que l’on voit apparaître un concept critique, qui selon les experts analystes de l’usage politique de la violence de masse, est un facteur essentiel de la création d’une idéologie de type génocidaire : l’idée selon laquelle la survie, le bien-être et la grandeur d’un groupe ne peuvent être assurés que par la destruction totale et rapide d’un autre groupe. C’est maintenant « eux » contre « nous ».

Premier catalyseur

La montée en puissance de cette idéologie et du sentiment de haine qui lui était attaché se concrétisa en novembre 1959, lorsqu’un incident éclata entre un groupe de Tutsis et un dignitaire Hutu. Ce dernier, Dominique Mbonyumutwa, homme politique qui devint plus tard le premier président de la République du Rwanda, fut attaqué et battu par des jeunes Tutsis. La rumeur courut que Mbonyumutwa avait été tué par ces Tutsis, ce qui servit d’étincelle et enflamma le sentiment de haine des Hutus. Ces derniers commencèrent à chasser et tuer les Tutsis. Ces tueries causèrent, en environ trois ans, la mort de milliers de Tutsis et la fuite d’environ 120 000 personnes vers les pays voisins, mais aussi la chute de la monarchie en place et la création de la république. Le Rwanda obtint son indépendance en 1962, se séparant également de ce qui devint le Burundi, et commença un cycle de violence qui dure encore aujourd’hui, au niveau national mais aussi dans les pays alentours et au sein de sa diaspora.

À l’étranger, particulièrement en Ouganda, en Tanzanie et au Zaïre, les refugies Tutsis et leurs descendants ne perdirent pas l’espoir de pouvoir revenir au pays. Ceci permit aux différents gouvernements Hutus et leurs leaders d’opinions politiques et sociaux d’accentuer l’idée du danger Tutsi

Dans les pays voisins

Pendant les décennies suivantes, les violences envers les Tutsis continuèrent. À l’étranger, particulièrement en Ouganda, en Tanzanie et au Zaïre, les refugies Tutsis et leurs descendants ne perdirent pas l’espoir de pouvoir revenir au pays. Ceci permit aux différents gouvernements Hutus et leurs leaders d’opinions politiques et sociaux d’accentuer l’idée du danger Tutsi, auquel il fallait veiller constamment, et la nécessité pour autant de contrôler, voire réprimer les membres de ce groupe et leurs sympathisants.

Ce désir de retour mena, en 1988, à la création du Front patriotique rwandais (FPR), à Kampala (Ouganda). Un mouvement politico-militaire, formé principalement de Tutsis, anciens membres de l’Armée nationale de résistance de Yoweri Museveni, président actuel de l’Ouganda, qui servit à chasser Milton Obote du pouvoir deux ans plus tôt. Le but clair du FPR était le retour des Rwandais exilés (Tutsis, mais aussi Hutus) et la formation d’un nouveau gouvernement. Parmi les hauts responsables du FPR se trouvait un certain Paul Kagamé, actuel président du Rwanda.

La guerre

Le FPR lance sa première offensive importante en 1990, en attaquant depuis l’Ouganda et en envoyant des milliers d’hommes combattre les forces gouvernementales rwandaises. Cette attaque permit au gouvernement de Juvénal Habyarimana de mener une forte répression des Tutsis encore présents dans le pays, les considérant comme complices naturels du FPR, mais aussi de labelliser les Hutus opposants au pouvoir comme traîtres. Une forte propagande médiatique servit à renforcer et soutenir cette répression, renforçant d’autant plus l’image des Tutsis comme ennemis dont la destruction était nécessaire, voire même inévitable.

De 1990 à 1993, une forte guerre civile secoua le Rwanda, entre offensives des exilés et répliques du gouvernement. Ceci mena, en 1993, à la signature des accords d’Arusha (Tanzanie) entre le FPR et le gouvernement Habyarimana, avec le support de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) et de pays de la région. Ces accords menèrent également à la création de l’UNAMIR, la mission d’assistance de l’ONU au Rwanda, afin d’assurer l’application des accords d’Arusha. Le représentant le plus célèbre de cette mission sur le terrain fut le lieutenant-général canadien Roméo Dallaire, qui devint tristement célèbre lorsque ses troupes furent brutalement attaquées par des génocidaires et pratiquement abandonnées par l’ONU au milieu d’intenses combats à Kigali.

Vers le pire

Ces accords d’Arusha ne furent pas accueillis avec grande joie des deux côtés, et particulièrement au sein du gouvernement Habyarimana, qui les considéra comme un échec et un excès de concession envers le FPR et les « ennemis » et « cafards » Tutsis. Les combats continuèrent, et la propagande anti-Tutsi se renforça de plus belle. Celle-ci se concrétisa également par la création des Interhamwe (« ceux qui combattent ensemble »), une milice qui recruta un très grand nombre de jeunes Hutus, et qui fut responsable de nombreux massacres durant le génocide.

Cet attentant, qui fut l’étincelle finale qui mit le feu aux poudres, ne fut jamais élucidé. Plusieurs théories restent aujourd’hui soumises, sans qu’aucune n’ait été favorisée comme plus véridique que les autres

Les tensions continuèrent à monter, les offensives se poursuivirent et s’intensifièrent, jusqu’à la date fatidique du 6 avril 1994, lorsque l’avion du président Habyarimana fut abattu alors qu’il rentrait d’une nouvelle réunion de négociation pour la paix. Il mourut, accompagné du président Burundais Cyprien Ntaryamira et de leurs pilotes français.

Cet attentant, qui fut l’étincelle finale qui mit le feu aux poudres, ne fut jamais élucidé. Plusieurs théories restent aujourd’hui soumises, sans qu’aucune n’ait été favorisée comme plus véridique que les autres. Certains affirment que l’avion fut abattu par les rebelles du FPR ; d’autres que c’étaient des Hutus extrémistes, opposés à la politique d’Habyarimana qu’ils jugeaient trop conciliatrice ; mais on a également avancé que des soldats ou agents belges et/ou français seraient responsables de cet attentat.

Ce qui est sûr, c’est que cet assassinat est considéré comme le début du génocide, et des massacres de centaines de milliers de Rwandais, qui ne cesseront que trois mois plus tard, lorsque Paul Kagamé mènera ses hommes dans Kigali le 4 juillet (date encore célébrée aujourd’hui comme fête nationale).

Mémoire et lucidité

Le génocide, et les massacres qui eurent lieu entre ces deux dates, prirent une proportion si gigantesque et si brutale qu’ils sont durs à décrire. Les récits de survivants sont à glacer le sang. La reconstruction du pays et du tissu social qui fut si fondamentalement déchiré continuent encore aujourd’hui, et beaucoup sont ceux qui considèrent que ce processus est profondément défectueux.

comprendre ce que la nature humaine, la politique et les relations sociales nous rendent capables de faire, qui que nous soyons et quelle que soit notre histoire

Il est cependant crucial de comprendre, d’écouter et d’analyser les faits. Comme le dit un grand spécialiste de la question des génocides, Jacques Sémelin, au nom de toutes les victimes, de ceux qui ont souffert, il existe un devoir fondamental de comprendre et de se demander « pourquoi ? »

Non seulement afin que ce genre d’événements ne se répète pas, mais également pour comprendre ce que la nature humaine, la politique et les relations sociales nous rendent capables de faire, qui que nous soyons et quelle que soit notre histoire.

 

Lecture recommandée sur le génocide rwandais, le conflit au Zaïre/RDC et l’usage politique de la violence de masse :

–       Jacques Sémelin, Purifier et détruire, Seuil (2005)

–       Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala (1999)

–       Linda Melvern, Conspiracy to Murder : The Rwandan Genocide, Verso (2006)

–       Jean Hazfeld, Une saison de machettes, Seuil (2005)

–       Gérard Prunier, From Genocide to continental war : The Congolese conflict and the crisis of contemporary Africa, C.Hurst & Co. (2009)

–       Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable : la faillite de l’humanité au Rwanda, Libre Expression (2004)

–       Un excellent reportage produit à l’occasion des élections présidentielles de 2006 en RDC, qui montre l’impact du génocide Rwandais sur la région : Congo Na Bisso, de Yannick Muller et Chuck De Liedekerke (2006) – disponible sur Youtube : www.youtube.com/watch?v=82iU6RStBPo

À propos Adrien Calvo-Valderrama

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