Le Rwanda : de l’époque coloniale au génocide

Rwanda_001Avril 1994 – avril 2014 : c’est le vingtième anniversaire de ces cent jours de triste mémoire. Mémoire qui n’en finit pas de réanimer les rancœurs, ni de tourmenter les consciences. L’auteur de cet article, Adrián Calvo-Valderrama a travaillé au Rwanda sur « La reconstruction de la confiance comme outil de résolution des conflits dans la région des Grands Lacs »

En raison du volume important de ce travail, nous le publierons en deux fois.

Il y a tout juste 20 ans, le Falcon 50 de Juvénal Habyarimana, président du Rwanda, explosait en plein air, pendant son approche de l’aéroport de Kigali. Tous les passagers (Habyarimana, mais aussi le président Burundais Ntaryamira et les pilotes français) sont tués. Cette même nuit, la Radio Mille Collines commence à diffuser un message singulier, qui sera répété des jours durant : « Abattez les grands arbres ». C’est un signal, indiquant à certains individus d’initier un massacre d’une ampleur faramineuse : le génocide rwandais. Une série de massacres systématiques de masse qui durera environ 100 jours, et qui fera, selon les différentes estimations officielles, entre 700 000 et 1 million de morts… sans compter les autres victimes dont le nombre (personnes blessées, mutilées, torturées, déplacées, traumatisées ou ayant perdu famille et amis) se compte en millions. Des victimes qui encore aujourd’hui portent les traces de l’extrême violence déployée par différents groupes lors de ces événements tragiques.

Remonter dans le temps

Il importe de préciser que toutes ces victimes n’étaient pas  uniquement des Tutsis, mais aussi des Hutus, dits « modérés », qui refusèrent de prendre part aux massacres, ou qui étaient perçus pour une raison ou une autre comme « traîtres » ou trop sympathisants des Tutsis au goût  des génocidaires.

Mais l’idéologie, les sentiments, la haine profonde… remontent bien plus loin que l’« Akazu », et bien plus loin même que la « Révolution sociale » de 1959

Ces génocidaires étaient, en effet, des Hutus, menés par tout un système qui remontait au plus haut du gouvernement, notamment au travers de l’« Akazu » (« maisonnée » en Kinyarwanda), un groupe formé de personnalités importantes (le président Habyarimana et son épouse Agathe inclus), estimé comme responsable de la planification et organisation des massacres de 1994 (idée réfutée à deux reprises par le Tribunal pénal international pour le Rwanda – TPIR).

Mais l’idéologie, les sentiments, la haine profonde qui ont divisé les deux entités, Hutus et Tutsis, au point d’en arriver au désir d’extermination totale, remontent bien plus loin que l’« Akazu », et bien plus loin même que la « Révolution sociale » de 1959 qui causa la mort et la fuite de dizaines de milliers de Tutsis, en particulier vers l’Ouganda et le Zaïre voisins (maintenant nommé République démocratique du Congo).

Aux origines

À leur arrivée, les colons européens (d’abord allemands puis belges, sous l’impulsion du roi Léopold II) trouvèrent dans la région qui deviendrait le Rwanda (après l’habituel traçage arbitraire de frontières) trois principaux groupes, qui ne pouvaient pas encore vraiment s’identifier comme ethnies ou communautés fondamentalement différentes. De ces trois groupes, deux se démarquèrent particulièrement : l’un par son aspect démographiquement majoritaire (les Hutus) et l’autre par son importance au cœur du système politique (les Tutsis, représentant environ presque un sixième des Hutus en nombre).

la phrénologie, une discipline tentant de définir le caractère, l’intellect et les tendances comportementales d’un individu ou d’un groupe en se basant sur leurs attributs physiques et morphologiques.

Les Hutus, traditionnellement éleveurs d’origine bantoue, trouveraient leurs racines dans cette même région d’Afrique centrale et du Rwanda et du Burundi (ou Ruanda-Urundi). Les Tutsis, eux, seraient descendants de nomades ayant suivi le cours du Nil, et proviendraient des plateaux de l’Éthiopie. Ces derniers dominaient traditionnellement la classe politique.

Ces distinctions entre Tutsis et Hutus ne généraient pas particulièrement de conflits. On peut même lire dans les écrits de certains de ces colons (en particulier les missionnaires et prêtres) leur surprise devant le système en place, comme dans le cas de l’Abbé De Lacger : « Le Rwanda se révéla aux Européens, à leur grande surprise […] sous la forme d’un État unitaire, organisé hiérarchiquement, amalgamant en un corps homogène des populations disparates, bref d’une entité politique comparable à celles des pays civilisés. »

L’ivraie semée

A leur arrivée, les colons belges tentèrent de comprendre, mais surtout de définir ces différents groupes et les systèmes socio-politiques qui les traversaient. Cet exercice se basa sur leur vague compréhension des systèmes et relations sociales en place mais aussi sur des pratiques scientifiques et anthropologiques telles que la phrénologie, une discipline tentant de définir le caractère, l’intellect et les tendances comportementales d’un individu ou d’un groupe en se basant sur leurs attributs physiques et morphologiques. Selon leur analyse, les Tutsis, du fait de leur héritage génétique et leurs origines éthiopiennes, étaient plus grands, plus beaux, plus élégants, avec une peau moins foncée et plus minces que les Hutus. Les rapports écrits dans les années 20 par l’administration belge témoignent de cette perception de différence entre les groupes, et par conséquence de leur préférence pour les Tutsis(1) Les Belges se basèrent sur leur perception du niveau de richesse et de possession de biens, considérant les Tutsis comme la classe supérieure, allant parfois jusqu’à établir des mesures arbitraires (par exemple, la possession de 10 vaches ou plus signifiait que leur propriétaire serait Tutsi).

Rwanda_Map_UN_PeacekeepingCes pratiques permirent aux colons de séparer et dissocier les Tutsis et les Hutus en deux groupes clairement distincts, formalisant ces deux groupes comme ethnies différenciées, créant du coup un fossé qui n’existait nullement auparavant. Ce fort antagonisme au sein du peuple du Ruanda-Urundi a donc ses racines dans son héritage colonial, et c’est de là que naît une hiérarchisation brutale qui aura de terribles conséquences au cours des décennies suivantes et jusqu’à nos jours.

Les colons belges, au travers de leur catégorisation de la population ainsi que de leurs institutions (l’Église et le système éducatif en tête), cimentèrent donc ce qui devint le moteur des conflits qui secouèrent les pays des Grands Lacs, jusqu’au génocide de 1994, et par extension des heurts plus récents comme les tueries qui encore aujourd’hui secouent cette région.

 

(1) On peut y lire que « les Tutsis ont le type caucasique et tiennent du sémite de l’Asie antérieure. … Avant d’être ainsi nigricisés, ces hommes étaient bronzés ». D ‘autres rapports, de 1925 et 1926, précisent que « le Mututsi de bonne race n’a, à part la couleur, rien du nègre. … Ses traits, dans la jeunesse, sont d’une grande pureté; front droit, nez aquilin, lèvres fines […] Il est d’intelligence vive, souvent d’une délicatesse de sentiments qui surprend chez des primitifs, il a au plus haut point le sens du commandement, possède un extraordinaire empire sur lui-même. »

 Pour lire la suite de cet article, c’est ici.

Lectures recommandées sur le génocide rwandais, le conflit au Zaïre/RDC et l’usage politique de la violence de masse :

–       Jacques Sémelin, Purifier et détruire, Seuil (2005)

–       Alison Des Forges, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala (1999)

–       Linda Melvern, Conspiracy to Murder : The Rwandan Genocide, Verso (2006)

–       Jean Hazfeld, Une saison de machettes, Seuil (2005)

–       Gérard Prunier, From Genocide to continental war : The Congolese conflict and the crisis of contemporary Africa, C.Hurst & Co. (2009)

–       Roméo Dallaire, J’ai serré la main du diable : la faillite de l’humanité au Rwanda, Libre Expression (2004)

–       Un excellent reportage produit à l’occasion des élections présidentielles de 2006 en RDC, qui montre l’impact du génocide Rwandais sur la région : Congo Na Bisso, de Yannick Muller et Chuck De Liedekerke (2006) – disponible sur Youtube : www.youtube.com/watch?v=82iU6RStBPo

À propos Jérémie Chamard

Jérémie Chamard est pasteur de l'EEL de Bouffémont.

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