Les frères ennemis Caïn et Abel – II

comment-arreter-jalousieLes premiers récits bibliques nous mettent en présence, à l’aube de l’humanité, de rivalités entre frères qui affectent la famille de nos premiers parents et les ancêtres d’Israël. La première histoire est la plus tragique puisqu’elle se termine par un meurtre, elle est aussi la plus choquante : ce meurtre a pour origine un acte du culte, une offrande à Dieu.

La religion en cause ?
Parmi toutes les formes de violence qui affligent notre monde, la violence religieuse est probablement l’une de celles qui indignent et effraient le plus nos contemporains. Elle indigne car elle apparaît contre nature. Elle effraie, car pour beaucoup elle est irrationnelle, inexplicable et donc terrifiante comme tout ce que l’on ne comprend pas. Le crime passionnel fait intervenir des sentiments plus proches de ceux qu’éprouvent la plupart des gens. Il bénéficie parfois de l’indulgence des jurés. Le crime crapuleux, bien qu’odieux, obéit pourtant à une logique qui n’est pas étrangère à nos contemporains, celle de l’intérêt. Mais le crime religieux, vraiment religieux – c’est-à-dire qu’on ne peut le ramener à l’intérêt ou à la passion – est vraiment terrible et monstrueux pour qui n’a jamais éprouvé la passion religieuse et ne sait pas à quel point elle peut dévorer un homme.
Le premier crime de l’histoire humaine a une cause religieuse, voilà qui doit faire réfléchir sérieusement et ceux qui négligent la religion, et ceux qui la pratiquent et la propagent. Aux uns, l’événement révèle à quel point le fait religieux peut atteindre le cœur de la personne. Aux autres, à nous, il rappelle que, touchant au cœur de la personne, la foi peut susciter, si l’on n’y prend garde, des attitudes et des comportements extrêmes, contre nature.

Être jaloux (non pas au sens de l’amour exclusif, mais au sens du dépit de ne pas posséder ce qu’un autre possède), c’est en vouloir à Dieu lui-même.

L’histoire de toutes les religions en témoigne. Certaines plus que d’autres, car, dans leur essence même, elles poussent au fanatisme, mais même la foi chrétienne, qui, bien comprise, devrait plus qu’une autre garantir de la violence religieuse, n’a pas toujours garanti les chrétiens, même les plus fervents, de ces violences verbales, sociales, économiques et même physiques qui déshonorent le Seigneur que nous voulons servir.

Comparer, jalouser, contester la grâce souveraine de Dieu
Nous savons pourquoi Caïn a tué son frère : il ne pouvait supporter le refus de Dieu, il ne pouvait admettre que Dieu accepte l’offrande de son frère et refuse la sienne.
La jalousie des autres nous apparait excessive, injustifiée, mais nous devons reconnaître honnêtement que lorsqu’elle nous prend nous-mêmes, elle peut être terrible, elle peut nous faire affreusement souffrir. Que le serviteur de Dieu qui n’a jamais été jaloux d’un collègue me démente ! Celui qui n’a jamais souffert de voir tel frère réussir mieux que lui, ou réussir là où il échoue. Alors que l’on veut servir Dieu de toutes ses forces, qu’on veut qu’il soit glorifié par sa vie et par son travail, n’est-ce pas une déception bien grande de voir que tout ne réussit pas comme on l’espère et que Dieu accorde à d’autres ce que nous n’arrivons pas à obtenir de lui ?

Derrière la colère qui est le sentiment le plus apparent, (« Caïn fut très irrité »), Dieu lit aussi sur son visage la déception.

Être jaloux, c’est s’élever contre la grâce. C’est refuser d’admettre que Dieu dispense ses dons comme il le veut, qu’il répond à la prière comme il le veut, qu’il accorde force et intelligence à qui il veut, qu’il donne le succès à qui il veut. Chacun de nous peut et doit prier, implorer l’aide de Dieu, réclamer les dons et les grâces qu’il pense nécessaires. Mais la réponse appartient à Dieu et à lui seul. Être jaloux c’est contester cela et au fond en vouloir à Dieu lui-même.
On peut s’étonner que Caïn s’en prenne ainsi à son frère, qui en fait n’est pas responsable de sa déception. L’objet profond, inavoué, de la colère de Caïn n’est-ce pas Dieu lui- même ? Ce Dieu qui, de manière incompréhensible, préfère la graisse aux légumes, le berger au cultivateur, ou le cadet à l’aîné. Mais comme cet objet est trop grand, trop élevé, trop intouchable, la haine se reporte sur le frère, objet de la préférence divine. Tel est le mécanisme de la jalousie. Être jaloux (non pas au sens de l’amour exclusif, mais au sens du dépit de ne pas posséder ce qu’un autre possède), c’est en vouloir à Dieu lui-même.

La sollicitude de Dieu
Pourtant, ce n’est pas en démontant ainsi le mécanisme que Dieu vient en aide à Caïn. Il ne lui dit pas : « tu es jaloux, comme c’est vilain, c’est en fait à moi que tu en veux, c’est moi que tu voudrais tuer ! »
Dieu témoigne à l’égard de Caïn d’une grande sollicitude. Il vient d’agréer Abel et son offrande, et pourtant ce n’est pas d’Abel qu’il se soucie, mais de Caïn dont il comprend l’irritation et l’abattement.
La question qu’il lui adresse : « pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? », est une marque de sympathie et une aide. Poser la question, c’est déjà faire sentir que l’on n’est pas indifférent à la détresse qui s’exprime. La question reprend mot pour mot la description de l’état de Caïn (« Caïn fut très irrité et son visage fut abattu » v.5) : « pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? » (v.6). La parole de Dieu correspond exactement à la situation. Dieu nous comprend aussi parfaitement dans toute la complexité des sentiments troubles qui nous agitent. Dieu perçoit ces deux sentiments contradictoires, l’irritation et l’abattement. Derrière la colère qui est le sentiment le plus apparent (« Caïn fut très irrité »), Dieu lit aussi sur son visage la déception. Il y a d’ailleurs une légère différence entre la description du récit et la parole adressée par Dieu à Caïn, elle est d’autant plus significative que les deux formulations sont par ailleurs rigoureusement identiques : « Caïn fut très irrité, dit le narrateur, et son visage fut abattu », « pourquoi es-tu irrité et ton visage est-il abattu ? » dit Dieu à Caïn. Dieu n’insiste pas sur l’excès de sa colère, comme s’il voulait lui faire d’abord un reproche : « pourquoi es-tu tellement irrité ? », Dieu veut seulement montrer à Caïn qu’il l’a compris, qu’il s’intéresse à lui.
Cette question est aussi une aide, suivie qu’elle est de cette note positive : « Si tu agis bien tu relèveras la tête. » La question ne doit pas être comprise comme une vraie question : dis-moi pourquoi tu es fâché ? Ou : essaie de comprendre pourquoi tu es fâché. Comme souvent dans les dialogues, il s’agit d’une fausse question : ne sois pas irrité et déçu, car si tu agis bien tu relèveras la tête. C’est à dire le refus que tu as essuyé n’est pas définitif, il y a encore de l’espoir pour toi si tu agis bien.
Soyons attentifs à cette parole s’il nous arrive d’être irrités ou déçus. Notre Dieu n’est pas seulement un Dieu pour ceux qui se sentent bien et qui réussissent (qu’ils en bénissent le Seigneur) ; mais aussi celui qui s’approche de celui qui souffre, quelle que soit sa souffrance, même celle que peut causer la jalousie.
Reconnaissons avec joie et confiance que notre Dieu dispose de ses dons comme il veut, agrée nos prières et nos offrandes, non pas selon des mérites que nous n’avons guère, mais selon sa grâce qui seule est efficace.

À propos Emile Nicole

Émile Nicole, professeur honoraire à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine

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