Les frères ennemis: Caïn et Abel

 

Si, comme il est écrit dans le psaume 133, il est « bon pour des frères d’être ensemble », les relations ne sont pas toujours aussi faciles qu’il y paraît. Le frère est bien le premier être avec qui l’on peut entrer en conflit. La Bible en témoigne – et ce sera l’objet de notre série pour les prochains mois – mais même le récit de ces difficultés est propre à nous éclairer…

Caïn et Abel

« L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ; mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn ni sur son offrande. » (Gn 4:4).

Notre premier réflexe de lecteur, face à ce texte, est d’essayer d’expliquer pourquoi l’offrande de Caïn n’était pas recevable. Et c’est ainsi que l’on avance des motifs plus ou moins plausibles du refus de Dieu.

 La vertu du sang ?

On fera valoir, par exemple, que l’offrande sanglante faite par Abel évoquait la grâce et le pardon de Dieu, alors que l’offrande végétale de Caïn soulignait l’effort et le travail de l’homme. Elle répondrait au principe du salut par les œuvres, alors que celle d’Abel illustrerait le salut par grâce. Cette explication comporte assurément une part de vérité, on peut citer en sa faveur l’épître aux Hébreux où il est dit que c’est par la foi qu’Abel a offert « un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn » (Hé 11:4). Assurément, dans la perspective biblique, le sacrifice sanglant est plus significatif que l’offrande végétale. Mais remarquons d’abord que le récit de la Genèse ne nous oriente pas précisément dans cette direction : à propos de l’offrande d’Abel il parle de graisse et non de sang ; la graisse est équivalente aux fruits du sol. Et surtout la préférence de Dieu pour le sacrifice sanglant ne permet pas d’expliquer son refus de l’offrande végétale qui, ailleurs dans l’Ancien testament, est non seulement acceptée, mais même commandée. Comment se fait-il qu’une simple préférence se traduise de manière aussi radicale par une acceptation et un refus ?

Parce qu’il s’agit de deux êtres si proches, si semblables, le choix de Dieu qui accepte l’offrande de l’un et refuse celle de l’autre n’en apparaît que plus dramatique.

Certains suggèrent que l’offrande de Caïn aurait été une insulte pour Dieu, car il offrait des fruits du sol que Dieu avait maudit (Gn 3:17). Mais si le sol est maudit, pourquoi les fruits qui y poussent seraient-ils plus impropres à l’offrande que les agneaux qui en broutent l’herbe ? La malédiction du sol est clairement explicitée dans la sentence divine : il produit des chardons et des broussailles et à cause de cela, la culture en est pénible. Les fruits maudits du sol, ce ne sont pas les légumes que Caïn peut, en vertu de la bienveillance de Dieu, y faire pousser, ce sont les mauvaises herbes. Et Caïn n’a pas offert à Dieu des mauvaises herbes, mais de bons fruits. D’ailleurs, dire que l’offrande végétale était irrecevable, cela reviendrait à dire que Caïn avait choisi un mauvais métier. Son offrande est le produit même de son activité, comme celle de son frère. Qui dira que les bergers exercent une profession honorable, approuvée par Dieu, et que les cultivateurs s’adonnent à une occupation honteuse que Dieu réprouve ? Les premiers chapitres de la Bible suggèreraient plutôt le contraire : cultiver le sol était la tâche que Dieu avait assignée à l’homme dans le jardin (Gn 2:15) et qu’il confirme encore lorsqu’il le chasse du jardin (Gn3:23). Tout dans le récit rapproche les deux frères qui exercent chacun 1’un des deux métiers agricoles les plus honorables, qui chacun apportent au Seigneur une offrande correspondant à leur activité et à ces types d’offrandes que l’on sait, par la suite approuvés par Dieu. Parce qu’il s’agit de deux êtres si proches, si semblables, le choix de Dieu qui accepte l’offrande de l’un et refuse celle de l’autre n’en apparaît que plus dramatique.

Un choix au mérite ?

Peut-on l’expliquer, ce choix, en faisant intervenir les motivations ou la qualité des deux adorateurs ? L’auteur du récit suggère peut-être une idée semblable en désignant l’homme avant l’offrande, comme objet de l’appréciation divine : « L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande, mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. » (Gn 4:4-5).

L’apôtre Jean nous oriente aussi dans cette direction en déclarant que Caïn « était du Malin » et qu’il a tué son frère parce que ses œuvres [à lui] étaient mauvaises alors que celles de son frère étaient justes. » (1 Jn 3:12). Il est certain que la folie meurtrière de Caïn a révélé qu’il était du Diable, comme le dit Jean, et ce mal qui s’est révélé à l’occasion de la décision de Dieu était antérieur à cette décision. « Ses œuvres étaient mauvaises alors que celles de son frère étaient justes. » Cette réflexion est utile pour nous garantir du mal, comme c’est là l’intention de Jean : « Aimons-nous les uns les autres ; ne faisons pas comme Caïn… » (1 Jn 3:11-12). Mais elle ne nous permet pas de sonder jusqu’au fond les décisions divines, car alors il nous faudrait dire que Dieu sauve les meilleurs et réprouve les plus mauvais, ce qui est contraire à 1’Évangile et à ce que l’Ancien Testament nous dit sur l’élection d’Israël. Jean ne se prononce explicitement que sur les causes du crime : « Il le tua parce que ses œuvres étaient mauvaises, alors que celles de son frère étaient justes », mais l’explication n’est pas rapportée au choix de Dieu.

Certes nous pouvons après coup percevoir quelque chose de la logique de la décision de Dieu, mais ne faut-il pas d’abord respecter le silence du texte biblique ?

Le récit de la Genèse nous met en présence d’un choix divin dont les motifs ne sont pas explicités, ni avant (on ne nous dit pas qu’Abel était bon et que Caïn était méchant), ni au moment du choix (le récit ne fait que mentionner le choix), ni après. Lorsque Dieu s’adresse à Caïn, il ne lui explique pas pourquoi son offrande n’a pas été agréée, il l’encourage en lui disant : « Si tu agis bien, tu relèveras la tête » (Gn 4:7), et il le met en garde en lui présentant le péché comme une bête sauvage prête à fondre sur lui et qu’il doit dominer.

Respectons le silence de Dieu

Pourquoi sommes-nous si pressés de trouver une explication lorsque le texte n’en donne pas ? Parce que nous sommes curieux ? Parce que nous voulons tout savoir ? C’est bien plus profond que ça. Nous ne voulons pas que le choix de Dieu risque de paraître arbitraire. Nous craignons confusément d’être nous-mêmes victimes d’une décision de ce genre. Il nous faut donc vite trouver une explication rassurante qui nous dise que Caïn avait tort, que son offrande était irrecevable, qu’il avait de mauvaises intentions, qu’il était méchant, que Dieu savait qu’il allait tuer son frère, que sais-je encore ? Tout cela pour éviter de nous trouver dans la situation que nous présente le récit, c’est-à-dire un choix de Dieu qui n’est pas expliqué.

Certes notre Dieu n’est pas arbitraire. Toutes ses décisions, même les plus mystérieuses, sont justifiées, au moins à ses yeux, mais cette justification ne nous est pas toujours accessible. Certes nous pouvons après coup percevoir quelque chose de la logique de la décision de Dieu, mais ne faut-il pas d’abord respecter le silence du texte biblique ? Le silence qui accompagne la décision de Dieu. N’est-ce pas dans ce silence qu’il nous faut assister à la décision : « l’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande, mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. » N’allons pas perturber ce silence respectueux par un bavardage intempestif sur les motifs de la décision de Dieu.

Il n’y a pas de culte digne de ce nom sans la liberté pour Dieu d’agréer ou de ne pas agréer ce qui lui est offert. Un culte dans lequel Dieu se devrait d’accepter toujours ce qui lui est offert, ne serait pas le culte du vrai Dieu, mais d’un simple figurant. Dès le début de notre histoire, Dieu se présente comme le vrai Dieu, comme le Dieu vivant, en agréant l’offrande d’Abel et en n’agréant pas celle de Caïn.

Servir le vrai Dieu, c’est reconnaître cela. C’est admettre au départ que son acceptation n’est jamais un dû, mais toujours une grâce.

À propos Emile Nicole

Émile Nicole, professeur honoraire à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine

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