Les frères ennemis: Ismaël et Isaac

Abraham_renvoyant_Agar2La seconde paire de frères ennemis (Ismaël et Isaac) ne se situe pas comme la précédente dans l’histoire générale de l’humanité, mais dans l’histoire particulière de l’homme choisi par Dieu afin qu’en lui soient bénies toutes les familles de la terre. Que cette division entre frères apparaisse dès la première génération de la famille choisie par Dieu, et qu’elle aboutisse à une rupture définitive, malgré une première réconciliation, voilà qui peut apparaître, à la limite, scandaleux, et en tous cas horriblement décevant. Comment ! Abraham, en répondant à l’appel de Dieu, en quittant son pays, sa patrie et la maison de son père, n’a pas pu pour autant échapper à ce fléau du monde qu’est la haine entre frères et la division ?

Une inimitié inscrite dans les gènes…

Le sort d’Isaac et Ismaël apparaît d’autant plus pathétique qu’ils ne peuvent guère être jugés eux-mêmes responsables de cette inimitié qui les a séparés (Ismaël n’était qu’un adolescent de quinze ou seize ans, et Isaac n’était pas même en état de parler). L’inimitié, la division, étaient déjà inscrites dès leur naissance dans la rivalité de leurs mères (Sara et Agar), et si le rire malveillant a fait déborder le vase, c’est que le vase était bien plein avant que cette goutte le fasse déborder.

Ce récit nous rend attentifs aux antécédents, parfois fort anciens, des disputes et des ruptures.

L’exemple est d’autant plus marquant que nous sommes ici en plein recommencement : l’appel de Dieu, la rupture d’Abraham avec son passé semblent pouvoir faire espérer une situation nette, sans antécédents malheureux. On repart à zéro ; à zéro, mais pas pour longtemps, lentement mais sûrement, les compteurs de rancune et de dépit se remettent à tourner et lorsque la mesure est comble, il suffit d’une simple maladresse pour provoquer l’irréparable.

L’appel de Dieu, la rupture d’Abraham avec son passé semblent pouvoir faire espérer une situation nette, sans antécédents malheureux. On repart à zéro ; à zéro, mais pas pour longtemps…

L’apôtre Paul jugera cette rupture nécessaire, type de la rupture entre « la Jérusalem actuelle qui est dans l’esclavage avec ses enfants » et « la Jérusalem d’en haut qui est libre et qui est notre mère » (Ga 4:21-31). Mais reconnaître cette rupture inévitable ou nécessaire n’interdit pas pour autant de la trouver désolante et de la considérer comme un exemple instructif nous permettant de mieux comprendre d’autres ruptures, qu’elles soient nécessaires ou non. Et l’histoire de l’Église, à l’image de la première génération patriarcale, est aussi jalonnée de ruptures dont certaines sont nécessaires, tout en étant fort pénibles, et d’autres vraiment inutiles et plus pénibles encore.

À qui la faute ?

Il nous serait commode de pouvoir attribuer ce grand malheur à une grande faute. Car alors nous pourrions penser qu’en évitant les grandes fautes, nous éviterions les grands malheurs. Mais le raisonnement est loin d’être évident.

On pourra reprocher à Abraham et Sara de n’avoir pas fait suffisamment confiance à Dieu, d’avoir voulu réaliser par eux-mêmes, et en recourant aux expédients humains, ce que Dieu voulait leur donner miraculeusement. Vu après coup, lorsqu’on sait qu’en effet Dieu se réservait, non seulement de vaincre la stérilité de Sara, mais de le faire en plus à un âge où aucune femme, stérile ou non, ne pouvait espérer avoir un enfant, lorsqu’on sait cela, le contraste éclate entre l’industrie, la débrouillardise humaine et la grâce divine. Mais cela, ni Sara, ni Abraham ne pouvaient le savoir. Dieu ne le leur avait pas dit. Ce n’est qu’après la naissance d’Ismaël que Dieu annonce de manière spécifique la naissance d’un fils de Sara : « C’est vraiment ta femme Sara qui va te donner un fils ; et tu l’appelleras Isaac » (Gn 17:19). Auparavant, lorsque déjà l’accomplissement de la promesse se faisait attendre, Dieu avait promis à Abram que son héritier ne serait pas un fils adoptif, mais un fils dont il serait le père biologique (Gn 15:4), mais la mère biologique n’était pas spécifiée.

Peut-on leur reprocher de n’avoir pas prévu, avant que Dieu le leur dise précisément, ce qu’il avait en fin de compte prévu ?

Dieu a accompagné Abraham et Sara tout au long de leur vie, leur dévoilant au fur et à mesure comment la promesse de devenir une grande nation allait se réaliser concrètement durant leur vie. Peut-on leur reprocher de n’avoir pas prévu, avant que Dieu le leur dise précisément, ce qu’il avait en fin de compte prévu ?

Le moyen choisi par Sara et Abram pour surmonter l’obstacle de la stérilité de Sara était bien connu à l’époque. La coutume, pour une épouse stérile, d’utiliser son esclave personnelle comme mère de substitution, afin d’obtenir un enfant, considéré comme le sien, était bien établie. On a même retrouvé des contrats de mariage comportant une clause de ce type. Il s’agit là évidemment d’un pis-aller et les faiblesses du système apparaissent clairement dans la suite de l’histoire. Elles sont liées au statut très ambigu de celle qu’on peut appeler la mère porteuse pour évoquer des problèmes éthiques et juridiques contemporains.

Ne jugeons pas trop vite !

On se trouve pourtant ici dans l’un de ces cas limites où il est difficile de trancher. Abram et Sara pouvaient-ils savoir si cette procédure déplairait à Dieu ? Que savaient-ils de Dieu et de sa volonté à cet égard ? L’auteur ne nous fournit d’ailleurs aucune appréciation divine sur cet acte : ni approbation, ni désapprobation. Les conséquences de l’acte ont montré que c’était une erreur. Sara a dû regretter amèrement d’avoir pris cette initiative, mais peut-on dire qu’elle ait mal agi, qu’elle et son mari aient commis sciemment un péché ? Il s’agit plutôt de ces initiatives que l’on regrette après coup, mais dont il aurait été difficile de prévoir qu’elles étaient mauvaises : Sara et Abram ont cru bien faire et l’avenir leur a donné tort.

Mais « Pourquoi n’ont-ils pas consulté Dieu avant de prendre cette décision ? » dira-t-on. Le texte n’en dit rien et n’est-il pas imprudent de vouloir tirer des conclusions importantes d’un silence du texte ? Et nous, qui serions prêts à leur faire la leçon sur ce point, comment connaissons-nous la volonté de Dieu ? Sommes-nous toujours sûrs de savoir ce qu’il veut de nous ? Sommes-nous à l’abri d’une erreur de ce genre ? Car c’est là en fait la question. Nous voudrions bien être sûrs de ne jamais commettre une erreur pareille, mais le récit semble nous dire au contraire que cela pourrait aussi nous arriver. Nous ne savons pas toujours à l’avance comment Dieu va agir et nous pourrions fort bien nous tromper, tout en croyant bien faire.

À propos Emile Nicole

Émile Nicole, professeur honoraire à la Faculté de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine

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