L’espérance du colibri

colibriLes chrétiens face aux défis du climat et de l’environnement

Dans le contexte à venir de la conférence de Paris sur le climat (dite COP21), la commission d’éthique protestante évangélique vient de publier une déclaration joliment intitulée « L’espérance du colibri.« 

La prochaine Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques (COP21), prévue à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015, participe d’une préoccupation internationale dont témoignent de nombreuses actions, en France1 et au-delà. On notera, en particulier, que les Objectifs de Développement Durable, adoptés par le récent Sommet des Nations Unies sur le développement durable (septembre 2015) -pour faire suite aux Objectifs du Millénaire pour le Développement, incluent la lutte contre les changements climatiques et procèdent du même enjeu global2.

L’engagement des familles religieuses est aussi une réalité. Nous noterons, de manière non exhaustive, et en nous limitant à une période récente : l’encyclique du Pape François3, une déclaration du Patriarche Bartholomée 4 , une déclaration de la Fédération Luthérienne Mondiale 5 , ainsi que l’intervention de l’Alliance Évangélique Mondiale et du réseau évangélique dit Mouvement de Lausanne6, en n’omettant pas le Conseil Œcuménique des Églises (COE)7, et la Déclaration du Sommet interreligieux sur les changements climatiques de 20148. En France, nous relèverons en particulier : des publications de la Fédération Protestante de France (FPF) 9,10, un document œcuménique11, un message du Conseil d’Églises Chrétiennes en France (CECEF)12, et une déclaration de la Conférence des Responsables de Culte en France (CRCF)13 .

Solidarité

Les protestants évangéliques que nous sommes participent à cette mobilisation. Nous tenons à affirmer que nous partageons avec les hommes et les femmes dits « de bonne volonté », religieux ou non, les préoccupations sur les changements climatiques et sur la nécessaire prise de conscience de nos responsabilités en termes de style de vie et d’urgence d’action. Nous nous associons à ce front commun pour la sauvegarde de la planète sans pour autant céder à un syncrétisme ou à un panthéisme qui diviniserait la terre : elle est simplement notre « maison commune »3, et il s’agit d’en prendre soin pour le bien de tous les humains.

Nous partageons avec les hommes et les femmes dits « de bonne volonté », religieux ou non, les préoccupations sur les changements climatiques et sur la nécessaire prise de conscience de nos responsabilités en termes de style de vie et d’urgence d’action.

Car, en solidarité avec tous les chrétiens, nous insistons sur le fait que notre planète fait partie, avec l’ensemble de l’univers, de la création du Dieu que nous adorons. Elle est mise à notre disposition. Une certaine maîtrise de la nature nous est confiée, avec possibilité d’en exploiter les richesses mais pour la mettre en valeur et pour la préserver dans le temps : ce sont ces missions que recouvrent les expressions bibliques de « soumettre et dominer », et de « cultiver et garder ». Nous soulignons, avec d’autres, le besoin d’actions urgentes si l’on veut limiter, pour les populations et pour l’environnement, les conséquences du réchauffement climatique que nous connaissons. Et il nous paraît nécessaire et urgent de travailler à remédier aux injustices géographiques, sociales et intergénérationnelles liées aux conséquences de ce réchauffement.

Ceci dit, nous partageons l’idée, largement exprimée, que les enjeux, pour notre monde, sont loin de n’être que climatiques. Et ce n’est pas minimiser l’importance de la COP21 que de dire cela. Il s’agit, au contraire, d’en souligner le positionnement stratégique au sein d’un ensemble complexe où les questions climatiques interagissent avec de nombreux autres aspects, conduisant à une réflexion plus globale susceptible d’ouvrir bien des horizons, y compris pour le comportement de chacun.

Le climat et le gaz carbonique

Le dernier rapport du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC) estime à 95% la probabilité que le réchauffement climatique en cours soit dû à l’activité humaine. L’incertitude résiduelle de 5% n’est pas à négliger. Mais la controverse ne semble pas déterminante. Est-il envisageable de continuer à puiser inconsidérément dans les énergies fossiles, même si elles peuvent encore durer un certain temps (plus long, d’ailleurs, semble-t­il, qu’on ne l’a pensé il y a peu) ? L’objectif de sauvegarde de la création conduit à rejoindre ceux qui ont à cœur, quelle qu’en soit la raison, de limiter le dégagement des gaz à effet de serre. D’où l’importance que la COP21 prenne des décisions concrètes sur ce point, comme sur les suivants.

L’énergie

Le problème de la transition énergétique se pose différemment selon les pays (suites du nucléaire pour la France, recours croissant au charbon en Allemagne ou en Chine, pétrole et gaz de schistes aux Etats-Unis, en Chine, etc.). On ne peut qu’être solidaires, en tant que chrétiens, des appels à nos gouvernants pour des mesures urgentes, volontaristes et concertées, dépassant les intérêts nationaux, visant à promouvoir au maximum les énergies renouvelables, mais aussi les économies d’énergie et autres mesures14 . Mais ce registre de l’énergie est loin d’être le seul important.

Les ressources de la planète15

Depuis 1970, notre consommation dépasse ce qui est produit, et le phénomène s’accentue.

Les approches telles que la sobriété heureuse, la simplicité volontaire ou la décroissance soutenable ont le mérite d’attirer l’attention des populations déjà nanties que nous sommes sur le fait que les ressources de la planète ne sont pas inépuisables

Une organisation non gouvernementale canadienne a calculé que nous consommons actuellement, chaque année, les ressources d’une planète et demie. Et au rythme actuel, il faudra deux planètes avant le milieu du siècle. Nous voulons donc, comme citoyens, dire à nos responsables politiques que les interrogations sur la croissance économique présentée comme solution miracle aux crises de nos sociétés nous semblent une piste à ne pas négliger16. Et, sans nous prononcer sur les débats techniques autour des notions de développement durable ou de décroissance, il nous semble que les approches telles que la sobriété heureuse, la simplicité volontaire ou la décroissance soutenable ont le mérite d’attirer l’attention des populations déjà nanties que nous sommes sur le fait que les ressources de la planète ne sont pas inépuisables, comme le montrent aussi les travaux du Club de Rome et le Rapport Meadows actualisé17. Nous appelons nos gouvernants à mettre en œuvre des mesures concrètes alternatives au tout-croissance et au tout-consommation pour tous, et à faire œuvre à la fois d’exemplarité et de pédagogie politique pour aider à une prise de conscience de nos concitoyens sur ce plan.

Quelle justice ?

Pourquoi se limiter à la justice climatique ? Des économistes de renom – notamment Amartya Sen, Joseph E. Stiglitz, Thomas Piketty -appellent à changer de paradigme pour lutter contre l’inégalité économique, véritable fléau de l’humanité (différences entre le « Nord » et le « Sud » mais aussi à l’intérieur même des pays riches). Ces préoccupations font écho à l’appel biblique à la justice sociale. On pourrait s’inspirer, notamment, de l’approche prônée par Esther Duflo, mettant en avant la micro-économie 18 .

On pourrait aussi sortir de nos modes de vie individualistes et retrouver le sens de la communauté et du partage des ressources, à la manière des premiers chrétiens, décrite dans le livre des Actes des Apôtres.

Il s’agit de partir du terrain en tenant compte du comportement des populations, en évaluant empiriquement les effets de décisions et de programmes d’aides mis en œuvre localement ; on propose ensuite des stratégies plus globales pour dépenser plus efficacement les ressources consacrées à la lutte contre la pauvreté. On pourrait aussi sortir de nos modes de vie individualistes et retrouver le sens de la communauté et du partage des ressources, à la manière des premiers chrétiens, décrite dans le livre des Actes des Apôtres. Il est significatif que certains spécialistes étudient comme voie d’avenir la remise en cause de la notion de propriété des ressources naturelles, des connaissances et des réseaux de communication19. La terre appartient au Seigneur et il offre ses biens à tous les humains.

Nos styles de vie

Mais à trop inviter nos gouvernants à agir, il ne faudrait pas que nous nous croyions, en tant que citoyens, dégagés de toute obligation. De nombreuses pistes gagneraient à être explorées sur le plan du comportement individuel et les chrétiens pourraient avoir une attitude beaucoup plus volontariste pour participer à cette œuvre collective de réflexion et d’action20,21,22 . La préoccupation n’est pas nouvelle : le Mouvement de Lausanne a, dès 1980, exhorté les chrétiens à mener un style de vie simple23. D’abord par obéissance au Christ mais aussi, parce qu’interpellés par une pauvreté qui offense le créateur, nous voulons « vivre avec moins et donner davantage ».

à trop inviter nos gouvernants à agir, il ne faudrait pas que nous nous croyions, en tant que citoyens, dégagés de toute obligation.

Nous reconnaissons aussi que nous avons tous besoin, quelle que soit notre situation sociale, de nous encourager à sortir du piège spirituel de la convoitise qui détruit l’humanité et la création24 Il est important de ne pas baisser les bras devant la complexité de la situation, et il y a place pour que des chrétiens se sentent parties prenantes d’initiatives de plus en plus nombreuses dans des domaines très variés, par exemple : les économies d’énergies, l’économie circulaire, les pratiques alternatives de l’économie sociale et solidaire qui incluent, notamment, les activités mutualistes, coopératives et associatives, l’économie collaborative, la finance participative, l’entrepreneuriat social, et l’habitat groupé, en n’oubliant pas le rôle des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Il est urgent d’être inventifs dans tous nos secteurs de vie, y compris dans nos vies d’Églises et d’Unions d’Églises. Et l’enjeu est aussi éducatif. « La question n’est pas seulement : Quelle planète laisserons-nous à nos enfants ? mais aussi : Quels enfants laisserons-nous à notre planète ? »25

Le colibri

Quelle que soit la pertinence de ces initiatives, on peut avoir, au bout du compte, le sentiment d’ « apporter une goutte d’eau dans la mer », d’autant plus qu’il est quasiment impossible d’avoir une vue d’ensemble complète de tous les paramètres pertinents. Il peut alors être intéressant de se sentir solidaires de certains mouvements comme la sobriété heureuse, qui s’appuie sur la parabole amérindienne du colibri, racontée par Pierre Rahbi. « Un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux, terrifiés, atterrés, observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! ». Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. » ».

En Christ aucune action juste n’est perdue

D’une certaine manière, n’est-ce pas aussi au chrétien colibri que Dieu pourrait dire, dans une extension de la parabole des talents : « Tu as été fidèle en peu de choses, je te confierai beaucoup, entre dans la joie de ton maître»? Nous croyons qu’en Christ aucune action juste n’est perdue. Il faut souligner que, pour faire sa part, le chrétien dispose d’une ressource extrêmement précieuse, de nature à lui donner une motivation indéfectible : une liberté absolue par rapport à l’obligation de résultat : nous devons faire tous nos efforts pour travailler à la justice, à la paix et à la sauvegarde de la création, mais nous croyons que tout dépend de Dieu pour les moyens et pour ce but à atteindre. Pour expliciter cette singularité, il faut redire ce qu’est le rôle du chrétien dans la société.

Quel engagement ?

Nous croyons que la protection de l’environnement est « un aspect de l’Évangile qui entre dans le cadre de la seigneurie du Christ »26 . Le Christ, dans sa vie sur terre, est venu montrer l’amour de Dieu pour tous en donnant sa vie sur la croix et en ressuscitant, pour que chacun puisse saisir la main tendue de Dieu le Père et vivre, par le Saint-Esprit, une vie réconciliée avec Dieu. Et cette vie doit nous conduire à faire face aux problèmes de ce monde, à travailler pour la paix, la justice, le service du prochain et de la création, en posant, par notre manière d’être, des manifestations encore imparfaites du Royaume de Dieu. Mais ce Royaume, c’est le Christ qui l’établira pleinement lors de son retour. Pour les chrétiens, il s’agit essentiellement de témoigner dans ce monde qu’un nouveau mode de relations est possible, fondé sur l’amour et le respect mutuel. A nous d’être inventifs, en particulier pour un mode de vie renouvelé et qui fasse envie sur tous les plans, comme signe du Royaume. C’est ce qui doit nous permettre cet « engagement dégagé » cher à Jacques Ellul, et qui s’appuie aussi sur l’importance première donnée à la prière fervente, confiante en l’action de Dieu. Encore faut-il qu’engagement il y ait, et c’est notre exhortation, sur la base de la promesse du livre de l’Apocalypse, promesse «de nouveaux cieux et d’une nouvelle terre, où la justice habitera». C’est notre espérance finale, qui fonde notre engagement persévérant dans le présent.

Nous louons Dieu notre créateur pour les merveilles de sa création. Nous lui demandons aussi pardon car nous avons négligé de préserver ses richesses, et nous les avons parfois accaparées au détriment de nos frères humains. Nous prions Dieu, source de tout amour, sagesse et justice, qu’il nous donne la force de changer ce qui doit être changé dans nos vies.

Nous prions qu’il donne amour, sagesse et courage à nos gouvernants, pour prendre des décisions qui servent le bien de tous les humains et de notre maison commune, la terre.

Notes:

1 Voir, par exemple, la mobilisation dans le cadre de la « Coalition Climat 21 ». Voir aussi le « Sommet des consciences pour le climat », réuni à Paris le 21 juillet 2015.

2 http://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/objectifs-de-developpement-durable/.

3 Loué sois-tu ! Sur la sauvegarde de la maison commune -Lettre encyclique du Pape François, 24 mai 2015.

4Et Dieu vit que tout cela était bon -Patriarche Bartholomée -Les éditions du Cerf, juillet 2015.

5 Déclaration publique sur la justice climatique – Fédération Luthérienne Mondiale, 2014.

6 Consultation internationale du Mouvement de Lausanne (et de l’Alliance Évangélique Mondiale) : « Évangile et Protection de l’environnement » -Appel à l’Action -St. Ann, Jamaïque, novembre 2012.

7 Notamment, COE -Déclaration sur l’éco-justice et la dette écologique – 2 septembre 2009.

8 Climat, religion et espoir: les traditions religieuses unies pour un avenir commun – Déclaration présentée au secrétaire général adjoint de l’ONU avant le sommet sur le climat des Nations Unies qui a commencé le 23 septembre 2014.

9 Les changements climatiques – Texte de réflexion éthique et théologique -Olivétan, novembre 2014.

10 Terre créée, terre abîmée, terre promise ! Écologie et théologie en dialogue –Olivétan, juin 2015.

11 Habiter autrement la création – août 2015, brochure disponible sur plusieurs sites Internet, notamment celui de la FPF.

12 Message du Conseil d’Églises Chrétiennes en France (CECEF) à l’occasion de la COP21 -Publié le 30 septembre 2015.

13 Déclaration de la Conférence des Responsables de Culte en France sur la crise climatique, au Palais de l’Elysée, 1er juillet 2015.

14 S. Furfari, Un regard chrétien sur l’approvisionnement en énergie du monde, dans « La fin d’un monde : quel avenir pour l’homme et son environnement ? », Collectif, pages 7-18, Farel et GBU, 2012.

15 Voir aussi : Collectif, Vivre en chrétien aujourd’hui – Repères éthiques pour tous, page 681 – Maison de la Bible, 2015.

16 D. Méda, La mystique de la croissance – Comment s’en libérer ?, Flammarion, 2013.

17 D. et D. Meadows, J. Randers, Les limites à la croissance (dans un monde fini), Rue de l’Échiquier, 2012.

18 A. V. Banerjee, E. Duflo, Repenser la pauvreté, Seuil, Collection « Livres du Nouveau Monde », 2012.

19 Voir, par exemple :

  1. C. Zarka, L’inappropriabilité de la Terre, Principe d’une refondation philosophique, Armand Colin, 2013,
  2. Dardot, C. Laval, Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014.

20 Collectif, Consommation et gestion du temps. Quels choix éthiques pour un style de vie prophétique ?, Emmaüs, 2008.

21 Collectif, La fin d’un monde : quel avenir pour l’homme et son environnement ?, Farel et GBU, 2012.

22 Collectif, Vivre en chrétien aujourd’hui – Repères éthiques pour tous, page 663 – Maison de la Bible, 2015.

23 Un engagement évangélique pour un style de vie simple, texte du Mouvement de Lausanne du 20 juin 1980 – Disponible dans le Cahier de l’École Pastorale n° 65, Croire Publications, 3ème trimestre 2007, ou sur le site Internet du Défi Michée.

24 À cet égard, nous rejetons la théologie de la prospérité qui encourage cette convoitise. Voir sur ce sujet le document : La Théologie de la prospérité, Les Textes du CNEF, Éditions BLF, 2012.

25 P. Hégé, dans : Collectif, Vivre en chrétien aujourd’hui -Repères éthiques pour tous, page 675 – Maison de la Bible, 2015.

26 Dans L’Engagement du Cap (Troisième Congrès de Lausanne pour l’évangélisation du monde) – Une confession de foi et un appel à l’action, I 7 A, Éditions BLF, 2011.

À propos Luc Olekhnovitch

Luc Olekhnovitch est pasteur de l'EEL de Viry-Châtillon.

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