Moïse et l’Exode : questions à Matthieu Richelle, spécialiste de l’Ancien Testament

matthieu-richelleA l’occasion de la sortie prochaine du film Exodus, qui revisite l’histoire de Moïse et de l’Exode, PLVmagazine a interviewé Matthieu Richelle, professeur d’Ancien Testament à la Faculté de Théologie Evangélique de Vaux-sur-Seine. C’est l’occasion de faire le point avant d’aller voir le film…

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PLVmagazine : Après Noé, dans le film de Darren Aronofsky sorti en mars dernier, c’est Moïse qui est maintenant à l’honneur devant la caméra de Ridley Scott. Quel regard portez-vous sur l’intérêt du cinéma pour ces grandes figures bibliques ?

Matthieu Richelle : À titre personnel, je ne me précipite pas pour aller voir ce genre de films, mais je me réjouis toujours de ce qu’ils font parler de la Bible parmi le grand public (« all publicity is good publicity », disent les anglophones !). Le fait que le récit de l’Exode puisse fournir les éléments d’une histoire adaptable au grand écran par un réalisateur compétent me semble aussi une forme d’hommage à la narration biblique.

Certes on peut, si l’on veut faire la fine bouche face aux changements imposés au « scénario » initial, biblique. Mais toute adaptation à l’écran impose de remplir des silences du texte, c’est inévitable, et en contrepartie, on gagne en puissance d’évocation ce que l’on perd en exactitude. Or je crois que même les croyants habitués à lire la Bible ont besoin d’un regard renouvelé sur cette dernière, pour passer des textes à une représentation concrète de ce qu’ils racontent. Lire en quelques phrases que Moïse a tué un Égyptien, qu’il a passé des décennies en fuite à cause de cela, c’est une chose ; prendre le temps d’imaginer ce que cela a impliqué concrètement dans son vécu, c’en est une autre ; à cet égard, un film peut apporter une véritable aide. Ainsi, à en croire une bande-annonce, le film de Ridley Scott brode sur la jeunesse de Moïse, sur sa relation au Pharaon… mais cela soulève justement de bonnes questions !

Autre difficulté : la mise en scène impose de faire des choix, et l’on tire alors forcément vers le sensationnel. Ainsi, le film sur l’Exode entretient (si j’en crois la bande-annonce) l’idée de la traversée d’une mer immense et profonde, tandis que les reconstitutions de certains égyptologues à partir de la Bible supposent plutôt que la « mer des Roseaux » était située dans une zone marécageuse où se trouvaient surtout un lac et un canal (nettement au nord de ce qu’on appelle aujourd’hui la « mer Rouge »). Le texte ne suppose pas forcément un événement aussi impressionnant que le film. D’un autre côté, le livre de l’Exode lui-même juxtapose un récit en prose de la fameuse traversée (Exode 14) et une version lyrique du même événement, avec « effets spéciaux » (Exode 15) ! Il est question dans ce poème des « abîmes » (v. 5) qui se sont « durcis » (v. 8), du « souffle des narines » de Dieu qui a fait s’amonceler les eaux (v. 8). Si l’hyperbole et d’autres figures de style sont permises en poésie biblique, peut-être faut-il accepter de se laisser interpeller par des scènes visuelles grandioses, au moins le temps du visionnage d’un film…

En fin de compte, j’ai un a priori positif par principe, mais il se peut, bien entendu, qu’en allant au cinéma voir ce nouvel opus, je ressorte consterné par une déformation excessive du récit ! Je vois déjà sur le web des protestations (http://www.biblicalarchaeology.org/daily/biblical-topics/exodus/excruciating-exodus-movie-exudes-errors/). Pour un verdict éclairé, je consulterai le blog d’un certain pasteur (http://www.kerouvim.blogspot.fr/)!

PLVmagazine : Selon vous, doit-on considérer Moïse comme un personnage historique, et l’Exode comme un événement réel et non un mythe ?

Matthieu Richelle : Je crois à l’historicité de Moïse et de l’Exode, mais il faut reconnaître que beaucoup dépend des présupposés de chacun. Pour bien des croyants qui ont une grande confiance dans la fiabilité de la Bible, le témoignage inspiré suffit pour croire que Moïse a existé. Mais l’on peut aussi raisonner d’un point de vue historique, et il faut bien admettre qu’on ne dispose d’aucune preuve. La difficulté est qu’on se trouve face au cas d’événements attestés par une unique source, la Bible – une situation classique en histoire ancienne. On peut alors du moins tenter d’évaluer la plausibilité de ce qui est rapporté, de chercher s’il existe des confirmations ou des infirmations de tel aspect du récit, des indices d’ancienneté de certains détails… Ce travail a été fait par des égyptologues (chrétiens), Kenneth Kitchen et James Hoffmeier surtout, qui estiment que la trame globale de l’histoire de l’Exode s’insère bien dans le contexte de l’époque visée. Des étrangers réduits en esclavage en Égypte, des groupes humains traversant la frontière pour s’enfuir du pays, par exemple, on en connaît dans les sources égyptiennes. D’aucuns reprochent à ces deux auteurs d’être orientés (avec raison, mais tout le monde l’est !), sans toutefois répondre à leurs arguments en détail.

Notons aussi que Nicolas Grimal et Christiane Desroche-Noblecourt, fameux égyptologues loin d’être des fondamentalistes, mentionnent l’Exode comme un événement réel dans des ouvrages classiques. Or les arguments habituels contre l’historicité de l’Exode (pas de mention dans les sources égyptiennes…) n’ont pas changé depuis la parution de ces livres ; ces grands spécialistes les connaissaient déjà. Cela ne signifie pas qu’ils acceptent la véracité de tout ce qui est rapporté dans le récit biblique, mais même des chercheurs ayant une approche critique de la Bible peuvent admettre que le récit se fonde sur un noyau d’événements historiques.

Du reste, les exégètes « conservateurs » estiment souvent que l’Exode ne concernait qu’un groupe relativement restreint de personnes (certains disent 25000) et non des centaines de milliers comme dans nos versions, en raison d’un problème de traduction (grosso modo, le mot hébreu signifiant 1000 peut aussi vouloir dire « chef »!). Il y a donc convergence sur l’idée qu’on ne parle pas d’un événement d’une ampleur aussi considérable qu’on le croit souvent.

En somme, à mes yeux, au vu des pièces du dossier, même un historien non croyant pourrait admettre que Moïse a pu exister et conduire un groupe de fuyards hors d’Égypte, comme cela s’est parfois produit. Et ce, d’autant plus que le portrait de Moïse dans le Pentateuque n’est pas celui d’un super-héros irréprochable qu’on aurait inventé de toutes pièces.

PLVmagazine : On a parfois essayé d’expliquer scientifiquement les dix plaies d’Égypte, que pensez-vous de cette démarche ?

Matthieu Richelle : Je n’ai pas les compétences pour en juger, mais je peux signaler qu’un égyptologue comme Kitchen prend au sérieux l’un des scénarios développés ainsi. Après tout, en ce qui concerne l’ouverture de la mer, le récit dit que Dieu a utilisé un élément naturel, « un puissant vent d’est » qui souffla toute la nuit (Exode 14.21). Les interventions de Dieu peuvent se faire par des réalités « naturelles ». Et de toute manière, cela n’évacuerait pas la dimension « miraculeuse » que le récit attribue aux plaies (que cela nous plaise ou non), en ce sens que leur timing, le fait qu’elles se produisent à chaque fois au bon moment, ne doit rien au hasard.

PLVmagazine : D’un point de vue biblique et théologique, quelle est l’importance du récit de l’Exode et de la figure de Moïse ?

Matthieu Richelle : L’Exode joue un rôle considérable dans la théologie biblique pour au moins deux raisons. D’une part, il reste un événement fondateur, l’acte de naissance du peuple hébreu. D’autre part, il fournit le modèle-type de la délivrance de la servitude par Dieu. Lorsque les prophètes évoqueront le retour de l’exil en Babylonie, ils dresseront un parallèle : la libération de la captivité et le voyage de retour vers le pays d’origine seront présentés comme un « Nouvel Exode ». De plus, la libération de l’esclavage du péché grâce à Christ est aussi présentée comme un « Nouvel Exode », spirituel cette fois. Quant à Moïse, il demeure la figure majeure de la Bible hébraïque pour les Juifs, en tant que médiateur de l’alliance et de la Loi, et parce qu’il parlait avec Dieu « face à face ». Dans le Nouveau Testament, il représente aussi celui qui a transmis la Loi au peuple.

Propos recueillis par Vincent Miéville

À propos Vincent Miéville

Vincent Miéville est pasteur de l’EEL de Toulouse et président de la commission synodale de l’UEEL.

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