« Ne nous conduis pas dans l’épreuve » (Matthieu 6.13)

1425330_28776518Traduire… sans trahir ? Dans notre périple qui cherche à découvrir quelques perles du « Notre Père », nous arrivons avec cette sixième demande à une étape un peu critique. Les traductions de cette requête sont en effet très variables. Une version longtemps répandue et encore en usage quelquefois propose de dire : « Ne nous soumets pas à la tentation ». Nous reviendrons sur ce que l’on peut retenir de cette intrusion du verbe soumettre. Mais pour l’instant, regardons-le avec méfiance : car le verbe en usage dans cette demande, aussi bien dans la version de Luc que dans celle de Matthieu signifie « conduire, introduire dans ». Ce qui nous amènerait à dire plutôt : « Ne nous conduis pas dans la tentation ». Et là encore, il reste à préciser la notion de tentation, dont le terme original peut aussi désigner l’épreuve. Toute la question est de savoir ce que Jésus nous invite à demander à notre Père au travers de cette requête. De nous épargner toute forme de tentation ? Ou même toute forme d’épreuve, puisque le même terme grec désigne épreuve et tentation ? Serait-ce plutôt la demande que nous ne soyons jamais « éprouvés/tentés » au-delà de nos forces ?… ou encore que Dieu fasse que nous évitions de nous mettre en situation d’être tentés ?

Nous allons d’abord essayer de mieux comprendre les termes de cette requête, et nous tenterons ( !) ensuite de mieux en comprendre le sens global en évaluant deux traductions parmi toutes celles qui nous sont proposées.

L’épreuve tentation

Le terme peut désigner l’épreuve qui vise à confirmer, éventuellement à fortifier, les dispositions du croyant. Il peut aussi désigner une épreuve dans le sens d’une manœuvre qui vise à éloigner le croyant de son obéissance. On parlera alors de tentation. La distinction de ces deux sens n’est pas facile ni même toujours possible. Dans la parabole du semeur, Jésus parle de ceux qui, lorsqu’ils entendent la Parole, la reçoivent avec joie, mais ils n’ont pas de racine, ils croient pour un temps, et au moment de l’épreuve/tentation, ils se retirent (Lc 8:13). S’agit-il de l’épreuve qui aurait pu affermir, ou de la tentation en vue de l’échec ? Choisir serait arbitraire, le même événement pouvant fonctionner dans les deux sens.

Puisque nous sommes vulnérables, comportons-nous en conséquence. Comme les enfants du Père, plutôt que les héros d’une divinité.

Il en va de même pour la demande du « Notre Père ». D’une part, elle est formulée négativement (« ne nous conduis pas… ») ce qui désigne l’épreuve comme un danger, un risque pour nous de tomber. D’autre part elle peut être comprise comme une demande liée à toute forme d’épreuve : nous savons que de l’épreuve nous devrions sortir fortifiés. Mais conscients que nous sommes vulnérables, et sujets à défaillir dans l’épreuve, nous demandons à Dieu de nous en épargner. À partir de là, nous pouvons évaluer deux traductions qui nous sont proposées pour cette demande.

Deux traductions

* « Ne nous soumets pas à la tentation » : nous l’avons dit, cette version ne respecte pas le sens du verbe « conduire dans ». À moins que l’on comprenne « Ne nous conduis pas au pouvoir de la tentation », ce qui revient au sens du verbe « soumettre ». Il y a là un sens à ne pas exclure, pour autant que cela ne nous fasse pas dire « peu importe le danger auquel nous nous exposons, Dieu nous gardera bien de chuter ! ». Ce serait non seulement nous faire des illusions mais de surcroît nous moquer de Dieu. * « Ne nous conduis pas dans la tentation (ou dans l’épreuve) » : c’est la manière la plus naturelle de traduire. Si seulement nous avions en français un terme qui dise à la fois l’épreuve et la tentation, comme dans le texte original ! Car ici les deux facettes font l’objet de notre prière. Nous demandons à Dieu de nous garder des manœuvres du Tentateur, pour ne pas risquer de lui céder. Et nous lui demandons aussi que 1’épreuve nous soit épargnée, sachant que même si l’épreuve est là pour nous fortifier, nous ne sommes pas à l’abri d’un « KO »… et alors c’est le chaos. * Une autre interprétation de cette même traduction permet de dire : « Notre Père… ne nous conduis pas à te mettre à l’épreuve ! » (cf. Hb 3:7-12). C’est-à-dire : garde-nous de te prendre pour autre chose que pour un Père. Comme le Tentateur voulant que Jésus fasse de Dieu son « larbin », et Jésus de citer l’Écriture : « tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu » (Dt 6:16).

Conclusion

Résumons les différentes pistes possibles : face à l’épreuve-tentation, nous sommes vulnérables et nous devons le savoir. Le sachant, nous demandons à Dieu d’en tenir compte en usant de ménagement à notre égard. Nous lui demandons aussi de nous conduire en en tenant compte nous-mêmes : puisque nous sommes vulnérables, comportons-nous en conséquence. Comme les enfants du Père, plutôt que les héros d’une divinité.

 

Cette série de méditations a été publiée dans PLV entre décembre 1998 et septembre 1999″.

 

À propos Pierre-André Schaechtelin

Pierre-André Schaechtelin, pasteur de l’Église protestante unie de France.

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