Noé de Darren Aronofsky : éléments de réflexion

Cinema-Vienne-38200-Film-Noe_180Noé, le film de Darren Aronofsky, tout juste sorti au cinéma, a défrayé la chronique. Rappelons qu’il a suscité des réactions indignées d’une partie des chrétiens aux Etats-Unis et qu’il a été interdit par exemple aux Emirats arabes unis, au Bahreïn, au Qatar et en Indonésie…

Alors que faut-il penser de Noé ? Ayant vu, et aimé, le film (voir ma critique ), voici quelques éléments de réflexion.

Un récit qui aiguise la curiosité

Transcrire en film un récit biblique est bien difficile… voire impossible. Le spectateur croyant sera forcément frustré, surtout quand il s’agit d’un récit qu’il connaît bien. Nous avons tous nos convictions, notre compréhension de ces épisodes et jamais un film ne correspondra à nos attentes.

D’ailleurs, Darren Aronofsky ne s’est pas du tout engagé dans une adaptation fidèle du texte biblique. Il faut dire que si on se tenait strictement à ce que dit la Bible du déluge, il n’y aurait pas suffisamment de matière pour un scénario de film ! Il faut forcément ajouter des personnages et des événements. Et Aronofsky ne s’en prive pas… 

En effet, le texte biblique est extrêmement sobre sur le déluge. Et cette sobriété peut aiguiser la curiosité… Comment Noé a-t-il reçu la révélation de Dieu et l’ordre de construire l’arche ? Quelle a été la réaction de ses contemporains alors qu’il la construisait ? Comment s’y est-il pris ? Pas étonnant que des textes apocryphes s’en soit emparés… Notamment le livre d’Hénoch, dont il n’est pas impossible qu’il y ait des échos dans le Nouveau Testament (cf. par exemple 2 Pierre 3.4 et Jude 1.6 qui cite 1 Hénoch 12.4, commentaire de Genèse 6.1-4… juste avant le Déluge !).  2 Pierre 2.5 décrit d’ailleurs Noé, « le huitième homme, héraut de la justice », en des termes qui débordent ce que le texte biblique nous en dit…

L’univers très heroic fantasy dans lequel Aronofsky situe son Noé peut surprendre (un mélange du Seigneur des Anneaux et de Mad Max). Mais il faut avouer que même dans la Bible, le contexte du récit du déluge est surprenant. Il est précédé par un des textes les plus énigmatiques de l’Ancien Testament (Genèse 6.1-4). Qui sont les « fils de Dieu » qui prirent pour femmes des « filles des humains » ? Que sont ces Nephilim et qui sont ces « héros d’autrefois » ? Cela pose la question de l’historicité et du genre littéraire de ce texte. A ce sujet, lisez l’interview très intéressante de Matthieu Richelle sur http://www.lafree.ch/item/3095.

Un Noé pas lisse du tout

Le film d’Aronofsky, tout comme le récit biblique, tourne bien-sûr autour du personnage de Noé. Et là, il faut avouer qu’on est très loin de la figure lisse des manuels d’école du dimanche. Le Noé d’Aronofsky est tourmenté, il révèle même une part sombre assez inquiétante. Il ne s’exclut pas lui-même du reste de l’humanité : il s’estime aussi coupable que les autres. Une vision intéressante du point de vue théologique…

D’ailleurs, Noé est-il vraiment un personnage lisse ? Certes, il est présenté comme « un homme juste et intègre parmi les générations de son temps » (Genèse 6.9). Il est en Ezéchiel 14.20, aux côtés de Daniel et de Job, une figure du juste, isolé au milieu des infidèles… Il figure, certes, en bonne place dans la galerie des héros de la foi d’Hébreux 11. Mais il est aux côtés d’autres justes remarquables dont le parcours fut loin d’être sans part d’ombre (Abraham, David…).

Et puis il y a quand même l’épisode qui suit immédiatement le déluge, lorsque Noé devient cultivateur… et s’enivre de vin. Un épisode qui aura de graves conséquences puisque son fils Cham ayant vu sa nudité, il sera maudit… Dans le film d’Aronofsky, cette scène est d’ailleurs d’une certaine manière adoucie par rapport à la Bible !

Et Dieu dans tout ça ?

Darren Aronofsky n’est pas croyant. D’ailleurs, Dieu, appelé le Créateur, est pratiquement absent du film. Sinon lorsqu’il « parle » à Noé par des rêves (qu’il doit quand même s’efforcer d’interpréter) et, bien-sûr, en déclenchant le déluge ! Mais les hommes sont livrés à eux-mêmes, contraints de faire des choix et de les assumer. Le moment où la pluie s’arrête soudain de tomber est d’ailleurs révélateur. Deux interprétations radicalement opposées s’affrontent : celle de Noé et celle d’Ila (personnage inventé par Aronofsky). La « voix » de Dieu est bien difficile à entendre !

Dans le film d’Aronofsky, Dieu est à l’œuvre mais absent. Il est Celui qui a créé le monde (Noé le raconte à sa famille dans une des scènes les plus touchantes du film) et il est Celui qui juge l’humanité rebelle et veut la détruire. Dans le film, Dieu est même absent de la scène finale de l’alliance avec Noé : c’est Noé lui-même qui dit les paroles que la Bible met dans la bouche de Dieu, et qui sont en échos aux paroles dites lors de la création de l’homme. Dieu n’intervient qu’indirectement, avec l’apparition de l’arc-en-ciel.

Le personnage de Tubal-Caïn, ennemi de Noé, est d’ailleurs intéressant. C’est lui qui rappelle que Dieu a créé l’homme à son image (Noé omet de le dire quand il évoque la création…) mais il le fait avec une prétention de domination et pour justifier sa cruauté. Une image de Dieu pervertie, en somme.

Que reste-t-il donc du message du récit biblique du déluge avec un tel Dieu lointain ? Au cœur du film d’Aronofsky, il y a un message humaniste (malgré les atrocités que l’humanité peut commettre, elle est capable d’aimer et mérite donc d’être sauvée) et écologique (soulignant la responsabilité de la préservation de la terre et du respect de la vie). Des thèmes qui, d’ailleurs, ne sont pas absents du texte biblique lui-même ! Reste l’idée d’un nouveau commencement pour l’humanité… mais entièrement entre les mains des hommes dans le film, la référence à l’alliance de Dieu étant absente.

Finalement, s’il n’est pas une adaptation fidèle du récit biblique du déluge, le Noé de Darren Aronofsky a le mérite de poser de bonnes questions, des questions que ne sont pas sans lien avec le récit biblique justement. Mais c’est aussi un spectacle, un film qu’il ne faut pas juger seulement pour sa fidélité ou non au texte biblique. Et peut-être même encouragera-t-il les spectateurs à ouvrir une Bible pour y lire le récit du déluge et y découvrir un Dieu bien plus proche que celui décrit par Aronofsky…

 

À propos Vincent Miéville

Vincent Miéville est pasteur de l’EEL de Toulouse et président de la commission synodale de l’UEEL.

Un commentaire

  1. tichadou patrick

    Salut Vincent,
    après avoir dans un premier temps re posté un blog américain (auquel tu as vivement réagi) j’ai été sensible aux arguments de Philippe et de Florence que j’ai rencontrés à Paris la semaine dernière. On va aller voir le film avec les jeunes ce samedi. Merci pour ton analyse

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