Pour une piété vraiment communautaire

A Diverse Group Of Young Adult ChristiansEn posant la question de la piété communautaire et en particulier celle qui s’exprime dans nos cultes, j’ai conscience de m’engager dans une zone sensible où la part de subjectivité dans l’analyse est grande.

La tendance : globalisation et individualisme

La piété communautaire subit le phénomène de la globalisation culturelle en même temps que celui de l’individualisme.

Par globalisation culturelle, je songe en particulier au dévolu jeté sur le genre musical pop-rock, laissant à l’abandon le patrimoine hymnologique classique, réformé et revivaliste.

Par individualisme, je pense cette fois plus aux paroles qu’à la musique ! Les nouvelles compositions montrent  la tendance. Pris au hasard du JEM 2, cette rafale de titres, 530,531, 532, 533 : « Je continuerai à t’adorer ; Je magnifierai ton nom ; Je te veux dans mon cœur ; Je veux me rassasier », posent l’accent sur l’affirmation du « Moi », de ses désirs et besoins. Nous sommes ainsi passés du registre du « Nous » ecclésial, à celui du « Je », quelque fois dangereux, de l’affirmation de soi ; du « Tu » exhortatif du chrétien-singulier-collectif (« Chrétien réjouis-toi ! » À toi la gloire, 341) au « Je », déclarant son adoration à Dieu.

L’Église est ainsi de plus en plus appréhendée comme un lieu d’assouvissement d’attentes complexes et le culte comme un centre dominical de loisirs chrétien.

Pasteur ou vendeur de voitures ?

Pasteur en milieu urbain, j’observe des comportements nouveaux qui me posent questions. Ainsi ces chrétiens en quête d’une bonne Église… J’ai l’impression alors que l’on me confond avec un vendeur de voitures. On s’intéresse moins à la « prestation » globale offerte par l’Église (sa confession de foi, son histoire, ses engagements), qu’aux « options ». Il faudrait presque proposer une fiche technique d’Église avec des cases à cocher : heure ou même, jour du culte ? Activités pour les enfants, les jeunes, les célibataires, les couples ? Groupe de louange ou liturgie ? Orgue ou guitare ? Prières spontanées ou composées ? Cantiques ou vidéoprojecteur ? Messages interactifs ou prédication biblique ? Témoignages ? Guérisons ? etc. Les options sont tellement nombreuses qu’elles deviennent au bout du compte le critère principal du choix. Finalement, peu importe la cylindrée et la qualité du moteur, pourvu qu’on ait la clim !

L’Église comme lieu de rassemblement, forgeant dans la durée son identité autour d’un message biblique cohérent, prêché, reçu, prié et chanté, dans un souci d’édification de tous et d’envoi de tous en mission, cette Église-là semble déjà distanciée. L’Église s’individualise dans sa dimension communautaire même.

Eglises anthropocentrées ? Non merci !

Au-delà du phénomène de globalisation culturelle, c’est la place de la Bible dans le culte qui me semble faire les frais des nouvelles orientations. La proclamation biblique du salut et la prédication du message de la croix, chers à la piété évangélique-classique, cèdent peu à peu du terrain à l’expression individuelle, au ressenti de la foi. La question est donc de savoir ce qui va faire événement au cours du culte. Est-ce encore la prédication de la Parole et sa force d’interpellation ? Le glissement du « qu’est-ce qui a été dit ? » au « qu’est-ce qui s’est passé ce matin au culte ?» est en train de s’opérer. Ce glissement n’est pas seulement observable dans les Églises charismatiques, il affecte l’ensemble du mouvement évangélique de façon plus ou moins assumée.

En d’autres termes, si l’Église libre de la fin du 20e siècle se voulait avant tout biblique, privilégiant l’approche christo ou cruci-centrée, il est à craindre que celle du 21e ne dérive vers un anthropocentrisme cultuel que le maquillage spirituel du moment ne saurait totalement dissimuler.

Je ne voudrais pas céder ici au syndrome du jeune pasteur devenu vieux, entonnant l’inexorable complainte du « Avant c’était mieux ! » L’heure n’est pas à protéger les us et coutumes de l’Église libre d’antan à rejeter d’un revers de main les apports positifs de la modernité. Il faut donc relever le défi d’une piété communautaire à construire aujourd’hui !

Un chemin, trois principes

Une parole de Jésus m’aide à concevoir l’itinéraire d’un chemin possible à parcourir ensemble. En Jean 4:23, Jésus répond à la femme samaritaine : « L’heure vient et elle est déjà venue où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et en vérité… ». Le débat s’anime entre Jésus et la Samaritaine pour savoir où se trouve le lieu de l’adoration véritable : Jérusalem ou les montagnes de Samarie ? Jérusalem, comme modèle de la piété légitime, parce qu’historique et orthodoxe ou les haut-lieux de Samarie, emblématiques de l’errance doctrinale et de la liberté hors de contrôle. De façon assez déroutante, Jésus situe le lieu du culte véritable ailleurs. Ni dans le conservatisme mort, ni dans le subjectivisme débridé. Il énonce trois principes pour une piété communautaire conforme à la volonté de Dieu le Père.

 Le premier principe est celui de sa présence : l’heure est déjà venue. Partout où Jésus se trouve, il y a adoration du Père.

Le second principe est celui du culte en Esprit, c’est-à-dire réceptif à la liberté du souffle. L’Esprit nous montre le chemin d’une adoration renouvelée du Père dans la présence du Fils. Il faut sans doute ici faire preuve d’ouverture et de confiance : la nouveauté peut être initiative de l’Esprit. Comment le savoir ?

C’est le troisième principe qui l’enseigne : adorer Dieu en vérité. La piété de l’Église doit s’édifier sur le fondement d’un socle théologique solide. N’est pas spirituel tout ce qui prétend venir de l’Esprit.

Cette lecture biblique nous ouvre des perspectives intéressantes. Rien, en matière d’expression communautaire de la piété n’est a priori interdit, mais tout doit être conforme à la vérité. J’apprécie personnellement les cultes où se mélangent harmonieusement l’ancien et le nouveau. Tout est affaire de discernement. Entre les montagnes samaritaines et Jérusalem, il existe un chemin pour nos Églises.

 

À propos Pierre Lacoste

Pierre Lacoste est pasteur détaché de l'UEEL, en poste à l'Eglise Protestante Française de Beyrouth (Liban)

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