Que penser des inégalités de revenus quand on est chrétien ?

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6848823919_724f516a05_bLe SEL est une association protestante de solidarité internationale qui vise à améliorer les conditions de vie de personnes et de populations en situations de pauvreté dans les pays en développement. Cette association s’enrichit aujourd’hui d’une branche d’éducation au développement. Sa Mission? Encourager la réflexion sur les questions de pauvreté et de développement. PLV magazine s’associe à ce mouvement et publiera régulièrement des articles sur le sujet en collaboration avec le SEL.

Vous pouvez retrouver d’autres contributions de Nicolas Fouquet sur le blog du SEL. C’est lui qui est en charge de l’éducation au développement au sein de l’association.

 « Les 1 % les plus riches possèdent désormais davantage que les 99 % restants. » C’est la conclusion accablante d’une étude d’Oxfam[1] qui si elle peut être à certains égards nuancée[2] n’en demeure pas moins juste. Cela fait quelques temps maintenant que le sujet des inégalités est bien ancré dans l’actualité comme dans les préoccupations de la société civile, en France et à l’international. Le contexte socio-économique qui a fait suite à la crise de 2008 y a participé pour beaucoup, tout comme le succès important du livre de Thomas Piketty intitulé Le Capital au XXIe siècle.

Il semble alors essentiel de chercher à développer une approche chrétienne de cette problématique. Mais auparavant, il est important de bien définir de quoi l’on parle. Au travers des inégalités de revenus, on s’intéresse aux disparités qui peuvent exister entre les revenus des individus « riches » et ceux des individus « pauvres ». On parle aussi parfois d’inégalités de patrimoine. C’est lié. Un patrimoine est tout simplement une accumulation de revenus dans le temps. Et par conséquent, si les inégalités de revenus ont tendance à croître, il est logique que les inégalités de patrimoine soient plus importantes encore.

Les inégalités de revenus ne vont pas forcément à l’encontre de ce que l’on peut comprendre de la Bible

En tant que chrétiens, nous sommes appelés à nous élever contre l’injustice. Mais les inégalités de revenus ou de patrimoine ne sont pas forcément toujours des injustices ! Selon sa manière mystérieuse d’agir, Dieu semble pouvoir être lui-même la source de l’enrichissement de certains comme en témoigne la vie d’Abraham. « L’Éternel a richement béni mon maître et il a fait de lui un homme important. Il lui a donné des moutons, des chèvres et des bovins, de l’argent et de l’or, des serviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes. » (Genèse 24.35). À la lecture de tels passages, on peut ainsi se poser la question de savoir si la Bible met en avant un modèle de société strictement égalitaire – où tout le monde doit posséder les mêmes ressources – ou une société équitable, c’est-à-dire conforme à la justice divine…

En tant que chrétiens, nous sommes appelés à nous élever contre l’injustice. Mais les inégalités de revenus ou de patrimoine ne sont pas forcément toujours des injustices !

En effet, l’étude des textes bibliques semble remettre en cause l’idée que chaque individu doive avoir le même salaire. On voit par exemple en 1 Timothée 5.17a qu’un responsable d’Église peut voir sa rémunération augmentée s’il fait bien son travail. C’est une reconnaissance pour ses efforts et un honneur qui lui est fait. « Les responsables qui dirigent bien l’Église méritent des honoraires doubles. » Si ce cas de figure est valable pour un homme d’Église, ne pourrait-on pas alors extrapoler cette situation pour toute personne qui travaille ?

À partir de là, il apparaît logique que certains puissent gagner plus que d’autres et qu’il y ait donc des inégalités de revenus. Néanmoins, la Bible met en garde à de nombreuses reprises contre une volonté personnelle de s’enrichir : « Ne te tourmente pas pour t’enrichir, refuse même d’y penser. » (Proverbes 23.4) Si Dieu peut bénir (notamment au moyen des biens matériels), l’enrichissement personnel n’est jamais une fin en soi dans la Bible !

De trop fortes inégalités de revenus sont néanmoins questionnables et parfois condamnables

Dans la mesure où « la terre et ses richesses appartiennent au Seigneur » (1 Corinthiens 10.26) et qu’il faut tendre à ce qu’il n’y ait pas de pauvres parmi nous (Deutéronome 15.4), toute accumulation excessive de patrimoine pour son propre compte semble questionnable ; et ce à plus forte raison quand on sait qu’en parallèle d’autres sont en souffrance. Au chapitre 5 du livre qui porte son nom, Néhémie a ainsi un comportement exemplaire à ce niveau. Il préfère en effet renoncer aux revenus qu’il est en droit de réclamer pour son poste de gouverneur pour alléger la charge de son peuple.

Chaque homme doit avoir la possibilité de jouir du bien-être nécessaire à son plein développement ». L’enrichissement des uns ne doit donc pas se faire au détriment des autres

Poursuivant dans le même sens, la doctrine sociale catholique[3] a développé le principe fondamental de destination universelle des biens qui implique que « chaque homme doit avoir la possibilité de jouir du bien-être nécessaire à son plein développement ». L’enrichissement des uns ne doit donc pas se faire au détriment des autres, au risque sinon de provoquer la colère de Dieu comme on peut le voir en Jacques 5.3b-4a. « Vous avez entassé des richesses dans ces jours de la fin. Vous n’avez pas payé leur juste salaire aux ouvriers qui ont moissonné vos champs. Cette injustice crie contre vous et les clameurs des moissonneurs sont parvenues jusqu’aux oreilles du Seigneur des armées célestes. » On se trouve alors dans le cas où des inégalités de revenus sont le fruit de véritables injustices et sont à ce titre légitimement condamnables !

L’élaboration d’un principe d’égalité selon la Bible?

Au fil des Écritures, il semble finalement se dégager un idéal de vie dans lequel les inégalités de revenus et de patrimoine peuvent exister mais ne prennent pas une place trop importante. L’exemple de solidarité dont font preuve les premières Églises en 2 Corinthiens 8 aboutit à l’émergence de ce qui pourrait être appelé un principe biblique de l’égalité. « Ainsi s’établit l’égalité, suivant cette parole de l’Écriture : Celui qui avait ramassé beaucoup de manne n’en avait pas de trop, et celui qui en avait ramassé peu ne manquait de rien. »

On peut alors se rendre compte que tous ne disposent pas des mêmes ressources. Des différences existent entre les uns et les autres mais pour autant, ça n’est jamais préjudiciable. Chacun a et devrait avoir de quoi vivre dignement. On peut s’interroger ensuite quant à savoir dans quelle mesure l’organisation de l’Église doit être un modèle pour la société mais il semble quand même bien y avoir là matière à questionner l’existence et la persistance de trop fortes inégalités…

[1] https://www.oxfam.org/fr/rapports/une-economie-au-service-des-1

[2]http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/01/19/les-limites-de-l-etude-d-oxfam-sur-les-personnes-les-plus-riches_4849680_4355770.html

[3]http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/justpeace/documents/rc_pc_justpeace_doc_20060526_compendio-dott-soc_fr.html

À propos Nicolas Fouquet

Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Strasbourg, il a suivi une spécialisation en relations internationales. Il est désormais en charge de l’éducation au développement au sein du SEL et a pour mission d’encourager la réflexion sur les questions de pauvreté et de développement.

Un commentaire

  1. BUCHSENSCHUTZ Yves

    Intéressante tentative d’approcher ce sujet à la mode. Quelques remarques tout de même : dans la Bible il faudrait au moins évoquer la parabole des talents ainsi que le passage par le chas d’une aiguille pour être riche et sauvé. L’égalité n’est pas que de revenus et de patrimoine.
    Il faudrait aussi porter un jugement sur OXFAM, tissu délibéré d’erreurs statistiques et de déformation d’interprétation : si on suit leurs projections nous seront bientôt dans des pays avec 1 riche et tous les autres pauvres : exemples existants connus : Cuba et la Corée du Nord, pourtant des régimes basés sur la répartition absolue ! Piketty n’en est pas très loin. Si on le suit, toute la fortune française est mathématiquement entre les mains des descendants de Marie-Antoinette, puisque l’accumulation favorise toujours les mêmes !
    Plus sérieusement, nous sommes en face de 2 phénomènes différents : la pauvreté et les inégalités. Ces 2 phénomènes sont difficiles à appréhender car tous les 2 instables et relatifs (on est riche ou pauvre par rapport à ….). Or si la pauvreté doit faire, bibliquement parlant, l’objet de toute notre compassion, il n’en est pas forcément de même des inégalités qui relèvent peut-être plus de la jalousie et de l’envie, ce que la bible condamne par ailleurs me semble-t-il. Pour corser le tableau, on observe que les pays riches acceptent une certaine inégalité et que les vrais pays pauvres sont en général à vocation égalitaire (voir ci-dessus).
    Il semblerait donc bien qu’une certaine inégalité est une source de richesse, y compris collective ! Ceci n’est pas très étonnant car la recherche de « plus » est le moteur standard du développement.
    En conclusion, et avec toutes les réserves d’usage, il me semble qu’il est préférable d’être pauvre aux USA que riche (à l’exception de M. Fidel castro) à Cuba.

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