Quelques échos du sommet de Londres : « Mettre fin aux violences sexuelles dans les conflits »

0525B561-9ABB-492F-BDF2-9450D81B3344_w640_r1_sRuth WOLFF-BONSIRVEN, pasteure, membre du conseil de la FPF, a représenté la Fédération au sommet mondial « mettre fin aux violences sexuelles dans les conflits » (Global summit to end sexual violence in conflicts), en juin 2014.

Ce sommet a bouclé deux années de campagne intensive menée par le ministre des affaires étrangères de Grande Bretagne William Hague et la comédienne Angelina Jolie en qualité d’émissaire de l’UNHCR[1]

Ce grand rassemblement accueillait 1700 délégués de plus de 140 pays, dont 129 ministres et secrétaires d’état chargés des affaires étrangères, divers ministres du gouvernement de Grande-Bretagne, mais aussi des experts militaires, juridiques, policiers, responsables et acteurs d’ONG, témoins et victimes. Des personnalités telles Leymah Gbowee, prix Nobel de la paix du Libéria, ou des militantes des droits de l’homme comme Zainab Bangura, femme politique et activiste sierra-léonaise, ont pris la parole et touché la haute assemblée. Le but annoncé était celui de créer une dynamique irréversible contre les violences sexuelles dans les conflits sous forme d’accords officiels signés entre les dirigeants des principaux pays concernés, mais aussi par le moyen d’une campagne dénonçant ces exactions comme des crimes contre l’humanité. « Les corps des femmes sont utilisés comme champs de bataille, il faut absolument que cela cesse, la communauté internationale doit faire quelque chose », a déclaré une participante.

Le but annoncé était celui de créer une dynamique irréversible contre les violences sexuelles dans les conflits sous forme d’accords officiels signés entre les dirigeants des principaux pays concernés, mais aussi par le moyen d’une campagne dénonçant ces exactions comme des crimes contre l’humanité

Des violences et des chiffres effarants.

Ce terme de  violences sexuelles recouvre des atrocités commises le plus souvent contre des femmes, mais aussi des très jeunes filles, des enfants, des hommes. Un médecin qui soigne ces victimes en RDC, Denis Mukwege, médecin protestant et militant des droits de l’homme, a témoigné de viols de bébés et de grand-mères. Ces violences sont essentiellement des viols perpétrés avec le sexe et des objets divers comme des canons de fusils, matraques… mais aussi des actes de  torture, des pratiques esclavagistes, des humiliations à caractère sexuel. Outre les blessures souvent mortelles et mutilantes, les victimes, appelées « survivers », survivantes, durant ce sommet, souffrent de traumatismes psychiques profonds. Ces violences touchent les familles au plus intime et arrivent a déstructurer et affaiblir toute la communauté.

Les victimes sont les plus nombreuses parmi les populations des zones de conflits armés. Cependant les violences à caractère sexuel sévissent également de façon chronique, sourde, dans de nombreux pays souffrant de gouvernances faibles, qui ne contrôlent pas leur territoire, fragilisées par des crises politiques voire des catastrophes naturelles. Sont touchées en particulier les populations déplacées, certains camps de réfugiés, proies faciles de milices armées et de bandes de brigands.

Des chiffres effarants ont été avancés, sachant qu’il s’agit certainement d’une sous-estimation importante du fait que les victimes le plus souvent se taisent. Les femmes se taisent par honte, parce que dans les sociétés traditionnelles elles sont souvent stigmatisées comme responsables des cruautés innommables dont elles font l’objet. Il leur arrive même, par exemple en RDC, d’être exclues et rejetées par leurs familles et clans du fait de cette « faute ». Ce qui est encore plus tabou, ce sont les hommes victimes de viols, parfois de castration. Ils sont, quant à eux, tellement humiliés, blessés dans leur virilité par l’incapacité à protéger les leurs et à se protéger, qu’ils fuient, délaissant leur famille, grossissant le rang des bandes errantes hors-la-loi. Ou alors on les stigmatise et persécute comme homosexuels.

Les femmes se taisent par honte, parce que dans les sociétés traditionnelles elles sont souvent stigmatisées comme responsables des cruautés innommables dont elles font l’objet.

Les femmes se taisent aussi tout simplement parce qu’elles n’ont aucun recours, ni dans leur famille, ni lorsqu’elles s’adressent à la police, ni auprès de l’appareil judiciaire, lorsqu’il est en état de fonctionner. Lorsqu’il arrive qu’une plainte contre un violeur aboutisse grâce à l’œuvre d’associations de soutien, il y a peu de chances qu’il soit condamné et emprisonné. Et lorsqu’il l’est, la corruption et l’insuffisance de place et de sécurisation des prisons lui permettent d’en sortir rapidement. Il peut alors aller menacer, agresser, voire aller tuer la femme qui a porté plainte contre lui, ce qui a un effet dissuasif évident.

Quelques chiffres : en RDC actuellement entre 30 et 40 femmes et jeunes filles sont violées quotidiennement. Entre 250 000 et 500 000 femmes ont subi ce sort en 1994 lors du génocide en Rwanda. Et en Bosnie-Herzégovine, dans les années 90, 20 000 à 50 000 femmes (surtout musulmanes) ont été systématiquement violés par des soldats serbes. Dans les procès contre des criminels de guerre à La Haye seuls environ 60 hommes ont été condamnés… Aussi le but premier de ce sommet, annoncé par la voix d’Angelina Jolie, aura été de mettre fin à l’impunité des auteurs de ces crimes, de ne plus les passer sous silence et accepter comme dommage collatéral ce qui de fait est utilisé comme une véritable arme de guerre.

 Une première dans l’histoire de l’humanité

Cette rencontre aura été une première dans l’histoire de l’humanité. On peut se poser la question  de la suite : restera-t-il du sommet une belle déclaration de bonne volonté sans conséquences ou fera-telle réellement bouger les lignes ?

Ces «  survivantes », femmes courageuses qui se sont levées souvent au péril de leur vie  pour témoigner, dénoncer, appeler à l’aide seront-elles entendues ?

« Nous voulons que le monde entier connaisse leurs histoires et comprenne que cette injustice ne peut pas être tolérée et que les pleurs et la compassion ne sont pas assez », a déclaré madame Jolie.

« Si j’ai appris quelque chose, c’est qu’il n’y a pas de « eux » pour faire bouger les choses : c’est nous. C’est toujours nous, il n’y a personne d’autre »

Lors d’un dialogue interministériel, la ministre croate chargée des affaires étrangères et européennes, Vesna Pusic, a insisté pour que chaque participant se sente vraiment concerné : « Si j’ai appris quelque chose, c’est qu’il n’y a pas de « eux » pour faire bouger les choses : c’est nous. C’est toujours nous, il n’y a personne d’autre », a-t-elle dit, et plus loin « C’est le problème de tout le monde, cela pourrait aussi arriver chez nous, en pays civilisé, en cas de conflit. C’est donc notre affaire à tous. »

Que pouvons nous faire?

Notre affaire à nous, les protestants français, c’est quoi, dans cette affaire ?

Quelques pistes :

– à travers nos partenaires dans les pays les plus touchés, nous pouvons peut-être participer à sensibiliser les pasteurs, les Églises et communautés protestantes à travers des contacts (RDC – Julienne Lusenge)

– Travailler avec les mouvements et réseaux déjà existants sur ce terrain comme Tearfund[2] ou  We will speak out[3]

– De nombreux experts ont souligné le lien de causalité entre les représentations gérant le statut de chaque genre dans une société donnée (relations hommes-femmes, place des femmes dans la société, droit des femmes) et les exactions commises en temps de crise/conflit. Les viols massifs, souvent collectifs, ne sont pas tant la recherche de l’assouvissement d’un plaisir sexuel que l’exercice d’une domination qui cherche à anéantir l’autre dans sa personne. Ils sont une amplification paroxystique de ce qui existe par ailleurs dans les sociétés. Il y aurait là tout un travail à faire dans les Églises, sur les relations hommes-femmes, sur la notion d’autorité et de domination. Il faut également encourager et soutenir toutes les initiatives des femmes pour accéder à davantage d’autonomie. Enfin, il faut soutenir le développement et l’infrastructure de ces régions particulièrement touchées.  Les femmes et fillettes à la campagne sont souvent agressées alors lorsqu’elles vont chercher l’eau à l’extérieur de leur village.

– Une attention particulière devrait être portée à sensibiliser nos aumôniers à cette problématique et les rendre attentifs à une écoute spécifique.

– Il faudrait aussi former les personnes qui travaillent au contact avec les réfugiés en camp de rétention ou dans les associations etc. Les victimes de violences sexuelles ne disent le plus souvent rien sur ce qui leur est arrivé. Pour les aider à surmonter le traumatisme il est essentiel qu’elles accèdent à la parole.    

 L’ensemble des documents est consultable sur : https://www.gov.uk/government/topical-events/sexual-violence-in-conflict

[1] United Nations High Commissioner for Refugees = Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, qui a déjà été l’acteur d’accords internationaux en faveur de l’accueil des réfugiés engageant les responsables religieux.

[2] Tearfund, organisme de bienfaisance chrétien, créé par l’Alliance évangélique  et le Fonds pour les réfugiés évangéliques initié par l’ ONU, travaille dans plus de 50 pays. Il est à l’origine du réseau Michée et du Comité d’urgence pour les catastrophes naturelles. Son nom original était Le Comité du Fonds de secours Alliance évangélique.

[3] We Will Speak Out (WWSO) est un réseau d’ONG chrétiennes et Églises, soutenu par des particuliers, qui s’engagent à mettre fin à la violence sexuelle au sein des communautés du monde entier  http://www.wewillspeakout.org/about/

 

À propos Ruth WOLFF-BONSIRVEN

Ruth WOLFF-BONSIRVEN, pasteure, membre du conseil de la FPF

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