« Remets-nous nos dettes… »

1212900_26975525« Remets-nous nos dettes/offenses, comme nous les avons remises à nos débiteurs/offenseurs ». (Matthieu 6.12)

Le terme que nous avons l’habitude de traduire par « offenses » désigne littéralement une « dette », contractée envers une tierce personne. L’image est parlante : « La dette est… une obligation juridique et commerciale entre les hommes, singulièrement grave dans le monde antique, où elle pouvait entraîner la perte de la liberté (cf. Mt 18:22-35). Inconnue dans l’Ancien Testament, cette image est employée dans le judaïsme pour définir la situation de l’homme devant Dieu dont il est le débiteur insolvable ; elle désigne alors l’état du pécheur »1.

Deux comparaisons sont éclairantes pour identifier la « dette » :

* Dans la déclaration de Jésus qui suit la prière qu’il nous apprend (v.14), la fameuse « dette » est désignée par le terme plus général de « faute », erreur.

* Dans la version de cette prière rapportée par Luc (11:2-4), c’est le terme plus courant de « péché » qui est utilisé.

Or il n’y a pas lieu de penser que Luc désigne une autre chose que Matthieu, car dans la fin de la requête, c’est le terme de « débiteur » qu’il utilise lui aussi (v.4) pour parler de ceux à qui nous avons à pardonner les péchés.

Retour à la vie

Ces comparaisons nous enseignent sur la nature de la grâce de Dieu. En demandant à Dieu de pardonner nos fautes, d’effacer nos dettes envers lui, nous reconnaissons qu’il nous est impossible de le faire nous-mêmes. C’est le propre de la grâce que de donner ce qui ne peut être acquis, d’offrir ce qui ne peut être mérité, de faire éclore à la vie ce qui était enfermé dans la mort.

Et si nous demandons qu’il nous pardonne « comme » nous pardonnons aux autres, c’est parce que ce pardon accordé aux autres dans notre marche avec Dieu est le signe que la grâce initiale et salutaire de Dieu a été reçue, qu’elle est agissante dans notre vie.

L’image de la dette présente l’avantage de mettre en évidence une relation entre Dieu et nous. La relation entre le créancier et son débiteur, quand ce dernier est insolvable, est affectée en profondeur. Se sentir redevable et ne pas être en mesure d’honorer ce que l’on doit, génère la culpabilité et la honte à l’égard de quelqu’un. En demandant à Dieu de nous remettre nos dettes, c’est une relation nouvelle que nous demandons, la joie de vivre ensemble à nouveau librement.2 Recevoir le pardon de notre Dieu-Père, c’est bien plus que « se mettre en règle », c’est revivre ! 

Comme nous aussi…

Ici, ce n’est pas tant le sens des mots principaux qui pose problème, mais le sens du petit mot de transition : « Remets-nous… comme nous remettons… » La version de Luc ne nous simplifie pas la tâche, elle qui va jusqu’à dire : « Remets-nous… car nous remettons… » Il serait facile de glisser vers une compréhension qui prendrait appui sur la pratique du pardon que j’accorde pour revendiquer celui que Dieu me devrait. D’autant plus que le fameux verset 14 semble lui aussi promettre le pardon de Dieu en réponse à celui que les hommes s’accordent entre eux. Et la grâce dans tout ça ?

Les uns n’ont pas hésité à faire du pardon une clause méritoire pour obtenir celui de Dieu. La tentation d’aller dans ce sens n’est étrangère à personne, encore faut-il y résister. D’autres ont dit que « ce pardon fraternel atteste la sincérité de notre demande [de pardon à Dieu] »3. La sincérité devient alors une nouvelle monnaie d’échange pour obtenir le pardon. D’autres encore sont allés jusqu’à faire du « comme » une invitation adressée à Dieu de nous prendre en exemple dans le domaine du pardon !

Une grâce agissante

Mais souvenons-nous que cette prière commence par « Notre Père » ! C’est en tant qu’hommes et femmes réconciliés avec Dieu par grâce, que nous prions ainsi. Nous demandons alors que Dieu pardonne les offenses commises au cours de notre vie chrétienne. Et si nous demandons qu’il nous pardonne « comme » nous pardonnons aux autres, c’est parce que ce pardon accordé aux autres dans notre marche avec Dieu est le signe que la grâce initiale et salutaire de Dieu a été reçue, qu’elle est agissante dans notre vie. Même si cette grâce initiale n’est pas explicitement mentionnée dans cette prière. Celui qui ne pardonne pas ne porte pas le fruit de la grâce, et ne peut s’attendre à ce que Dieu pardonne ses propres offenses.

Que la grâce nous travaille… et nous mette au travail !

 

Cette série de méditations a été publiée dans PLV entre décembre 1998 et septembre 1999″.

 

1 Note de la TOB sur Matthieu 6:12

2 La notion de « dette » est en fait bien plus qu’une image, elle pointe vers une réalité universelle que la psychanalyse a contribué à mettre en évidence dans le fonctionnement de l’être humain.

3 Même note de la TOB que ci-dessus, mais cette fois c’est moins bien…

À propos Pierre-André Schaechtelin

Pierre-André Schaechtelin, pasteur de l’Église protestante unie de France.

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