République Centre-Africaine : un pasteur sur place répond à nos questions

central-african-republicLa situation en République Centre-Africaine fait de nouveau la une des journaux avec l’attaque mercredi dernier d’une Église à Bangui.  Quelques jours auparavant, nous avions réalisé une interview du pasteur Olivier Risnes actuellement en Centre-Afrique. Celle-ci n’évoque évidemment pas les derniers évènements mais dresse un historique de la situation et donne quelques clés de compréhension.

Quelle compréhension de la situation as-tu maintenant que tu es sur place ?

Cela fait depuis longtemps que l’on entend parler de la Centrafrique et des tensions récurrentes qui secouent le pays. Les problèmes ne datent pas d’hier. Pour comprendre la situation, il faut revenir en arrière sur plusieurs décennies et rappeler la prise du pouvoir de force par les uns puis par les autres, les conflits d’intérêt, les alliances entre partis politiques et groupes ethniques, etc…

Avec la nouvelle présidente du gouvernement de transition, ce n’est que la deuxième fois dans l’histoire du pays que le pouvoir n’est pas obtenu par un coup d’état. Le dernier conflit commence en 2012, lorsque des rebelles armés, qui portent le nom de « Séléka », venus en grande partie de régions se situant au nord de la RCA, entreprennent de renverser le régime du président François Bozizé. Chaque fois qu’une ville est prise, les Séléka ne s’en prennent pratiquement qu’aux populations non-musulmanes et à l’administration. Après leur prise du pouvoir, le 24 mars 2013, ils placent leurs hommes à tous les postes clefs. Se mettent alors en place au sein de la population des groupes d’auto-défense qui prennent le nom d’ « Anti-balaka » pour faire face aux exactions des Séléka. Pour se venger, ils s’en prennent aussi aux musulmans du pays qu’ils considèrent comme des complices des Séléka. Les Séléka ripostent à leur tour, et c’est la spirale infernale des vengeances et des contre-vengeances qui s’installe, avec en toile de fond des luttes intestines de chefs de factions qui veulent prendre le contrôle de leurs propres mouvements en vue d’en être les représentants reconnus (pour pouvoir en tirer des avantages plus tard, lors des négociations politiques).

Se mettent alors en place au sein de la population des groupes d’auto-défense qui prennent le nom d’ « Anti-balaka » pour faire face aux exactions des Séléka. Pour se venger, ils s’en prennent aussi aux musulmans du pays qu’ils considèrent comme des complices des Séléka. Les Séléka ripostent à leur tour, et c’est la spirale infernale des vengeances et des contre-vengeances qui s’installe

La religion joue-t-elle vraiment un rôle primordial dans ce conflit ?

Il ressort que la religion est prise en otage et sert d’alibi. Ce n’est pas un conflit religieux à la base, mais la religion est récupérée et instrumentalisée. De part et d’autre, cependant, il y a des voix pour dire qu’il ne s’agit pas d’une guerre de religion, et que ceux qui se battent ne le font pas au nom de la religion. D’ailleurs, quand on voit les Anti-balakas, qui portent en guise de gilet pare-balles des colliers de gris-gris, on peut se demander à quel point il est honnête de les présenter comme des chrétiens. Il s’agit là d’un raccourci journalistique.

La présence de troupes françaises apporte-t-elle une réponse utile ? attendue de la population ?

La situation était devenue tellement critique qu’une catastrophe humanitaire de grande ampleur menaçait de se produire. La Centrafrique n’est pas le Rwanda, mais si les Nations Unies n’avaient pas pris les mesures qui s’imposaient en faisant appel à l’Union Africaine et à la France (avec »Sangaris », l’armée française n’est présente en RCA qu’en soutien à  la MISCA  -Mission de Secours en Centre Afrique), elle aurait pu connaître une situation comparable.

Pour un pays grand comme la France plus la Belgique, la force d’interposition n’a pas les moyens de faire de l’humanitaire, mais elle améliore la situation sécuritaire, ce qui permet de réduire sensiblement le nombre d’exactions et rend possible la présence des ONG humanitaires. La présence des militaires africains, soutenus par la France, offre les conditions pour que des solutions politiques se dégagent. D’ailleurs, malgré des flambées de fièvre, ici où là, le calme revient progressivement. On peut, bien sûr, se demander combien de temps  la paix retrouvée durera, mais au bout du compte, ce ne sont pas des militaires venus de l’étranger qui peuvent convaincre les habitants d’un pays d’abandonner définitivement les armes.

la force d’interposition n’a pas les moyens de faire de l’humanitaire, mais elle améliore la situation sécuritaire, ce qui permet de réduire sensiblement le nombre d’exactions et rend possible la présence des ONG humanitaires

Comment la présence de ces troupes est-elle perçue par les forces en présence ?

Lorsqu’ils sont arrivés à Bangui, les militaires français ont été ovationnés par la population. Mais il y avait – et il y a toujours – pas mal d’attentes irréalistes et d’incompréhensions sur ce que les militaires sont venus faire et sur ce qu’ils ont les moyens de faire.  Le problème se pose un peu comme pour l’entraineur d’une équipe nationale de foot : tout le monde sait comment l’entraineur doit composer son équipe et la déployer sur le terrain. Chacun donne son avis, et chacun compare les résultats obtenus (du moins ceux qu’il observe de l’endroit où il se trouve) avec ceux – à l’écouter – qu’il aurait lui-même obtenus en s’y prenant autrement. Cela demande beaucoup plus de recul. Cette comparaison peut paraître un peu légère, mais beaucoup parlent comme des experts de questions stratégiques sans avoir vraiment les éléments. J’ai même discuté avec un jeune homme – rencontré dans la rue alors que j’accompagnais une patrouille – qui pensait que la France était venue recoloniser la RCA (ce qu’il semblait envisager très favorablement!).  Je l’ai assuré que ce n’était pas le cas, et que « Sangaris » n’était là que pour soutenir la MISCA et l’aider à pacifier le pays. Mais on voit bien que le fait d’être favorable à la présence des soldats français n’exclut pas forcément qu’il y ait des  malentendus.

Quelles actions visant la paix et la réconciliation as-tu pu observer ?

La seule action en faveur de la paix dont j’aie eu des échos, à côté des démarches politiques menées par les diplomates et les politiciens, c’est l’action des femmes religieuses en faveur de la paix. Ces femmes très courageuses, parmi lesquelles on compte des protestantes, des catholiques et des musulmanes centrafricaines,  vont à la rencontre des hommes en arme pour tenter de les convaincre d’arrêter de mener des combats et de commettre des exactions. Il était émouvant de les entendre dire: « Les africains ont une relation très forte avec leurs mères, et lorsque ce sont les mères elles-mêmes qui se mettent à genoux devant eux et qui les implorent de cesser de se battre, cela ne peut pas les  laisser indifférents ». Mais je ne suis pas au courant de tout ce qui se fait.

Les églises ont un rôle à jouer en montrant qu’elles ne mettent pas de l’huile sur le feu

Les Églises (et mosquées !) jouent-elles / peuvent-elles jouer un rôle tangible dans la résolution du conflit ?

Elles ont assurément un rôle à jouer en dénonçant la récupération qui est faite des religions, en montrant qu’elles ne mettent pas de l’huile sur le feu avec des propos qui généralisent et qui désignent les membres de l’autre religion comme essentiellement mauvais et mal intentionnés ; comme des gens avec qui on ne peut pas trouver de terrain d’entente et vivre en paix.

Il y a un travail à faire pour que chacun trouve sa place, soit respecté, et voit ses droits reconnus et assurés, d’un côté comme de l’autre. Il ne peut y avoir de vivre ensemble que si chacun est assuré d’avoir des perspectives d’avenir, et si ses propres perspectives d’avenir sont reconnues par les autres et qu’elles ne sont pas vécues comme une menace.

Propos recueillis par Mireille Boissonnat.

À propos Marc Pons

Marc Pons est pasteur de l’EEL d’Aubagne.

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