« Se porter volontaire est facile! »

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Après les attentats tragiques du 13 novembre, la question des migrants et de leur accueil reste (encore et toujours) une question sensible et difficile. Alors que les experts craignent une catastrophe humanitaire dans les mois qui viennent, retour avec Sylvain Guiton et l’Eglise évangélique libre de Lyon sur une expérience bouleversante. Une longue interview que nous avons choisi de publier en entier, qui est sans langue de bois et où chacun pourra puiser encouragements et conseils pratiques.

Aujourd’hui, après l’image d’Aylan, la mobilisation semble générale autour de la question de l’accueil des réfugiés. Votre communauté n’a pas attendu pour accueillir une famille, pourrais-tu nous raconter la genèse de ce projet ?

Comment cela a vraiment commencé, personne n’arrive à le dire ! On se souvient en tout cas que Frédéric Separi, à la fin d’une prédication, a relayé l’appel à la mobilisation envers les chrétiens d’Irak lancé par la FPF (dossier confié à la Fédération de l’Entraide Protestante). C’était une circulaire qui invitait les Églises protestantes désireuses d’aider les chrétiens du Moyen Orient à se manifester, et à dire combien de personnes elles étaient prêtes à accueillir.

Frédéric a évoqué la chose comme un exemple d’engagement possible, cela aurait pu en rester là mais il semble que Dieu avait préparé le sol : les réactions ont été tout de suite très fortes ! Beaucoup ont été touchés par cet appel, et un nombre important de personnes se sont manifestées pour dire leur intérêt. Certains étaient prêts à accueillir des réfugiés chez eux, d’autres voulaient donner pour soutenir cet accueil… Le conseil a réfléchi à ce qu’il était possible de faire. Nous avons décidé d’agir en Église, de faire de cet accueil un projet de toute l’assemblée. A la fois pour que nous puissions tous nous associer au mouvement, surtout par la prière, et aussi pour soutenir les personnes volontaires – qu’elles ne se retrouvent pas seules face à ce grand défi !

cela aurait pu en rester là mais il semble que Dieu avait préparé le sol : les réactions ont été tout de suite très fortes ! Beaucoup ont été touchés par cet appel, et un nombre important de personnes se sont manifestées pour dire leur intérêt.

Nous avons d’abord récolté les promesses de soutien financier, afin de savoir sur quelle somme mensuelle nous pouvions compter, et définir plus précisément les contours du projet. Nous nous sommes proposés auprès de la FEP pour accueillir une famille de 5 personnes, dans un premier temps.

Puis, rapidement, une réunion a été organisée pour ceux qui voulaient aller plus loin et se lancer dans l’action. Nous étions une cinquantaine ce lundi soir là ! Chacun a pu poser ses questions, formuler ses craintes et dire ce qu’il était prêt à apporter. Des équipes ont été constituées, par secteur, chacun avec un responsable référent : une équipe pour l’accueil de la famille le jour J (de l’aéroport à la famille d’accueil), une équipe « suivi administratif », une pour la recherche de logement, une pour les besoins matériels (meubles, vêtements…), une enfin pour le suivi de scolarité des enfants éventuels.

les bénévoles de l’Église ont fourni un énorme travail d’information, de prospection et de prise de contact. Le droit des réfugiés, nous n’y connaissions rien !

Plusieurs mois d’incertitude ont suivi. On nous a d’abord annoncé une famille, puis une autre… Entre temps, les bénévoles de l’Église ont fourni un énorme travail d’information, de prospection et de prise de contact. Le droit des réfugiés, nous n’y connaissions rien ! Il a fallu apprendre ce que signifiaient OFII, OFPRA, Forum Réfugiés, etc. Quelles étaient les procédures, les documents, les aides et les délais.

Après l’enthousiasme du début, il a fallu affronter l’incertitude, et persévérer sans savoir où nous allions. Les attentats de janvier ont bloqué les démarches ; un long silence radio a suivi, puis les procédures d’accueil ont repris.

Enfin, un lundi d’avril, coup de fil : c’était le consulat de France à Erbil, qui annonçait l’arrivée, le samedi suivant de 6 personnes !

La première famille arrivait enfin ! Inutile de dire que l’accueil à l’aéroport a été fort en émotion.

Quels obstacles avez-vous rencontrés dans vos démarches ? Peut-être même dans la mise en place en Église d’un tel projet ? C’est facile de se porter volontaire à l’accueil ?

migrantSe porter volontaire est facile : il suffit de se signaler auprès de la FEP comme hébergeur potentiel. Il faut simplement être conscient que l’aventure peut être longue jusqu’à l’obtention d’un logement surtout. Si les démarches sont un peu accélérées pour les réfugiés et que l’administration fonctionne très bien dans ce secteur (!), aucun dispositif n’a été mis en place à ce jour pour accélérer l’attribution de logements. Les bénévoles de l’Église ont mis plusieurs mois à en trouver un ; dès que les propriétaires sentaient qu’il était question de réfugiés, les portes se fermaient… mais Dieu a agi de façon surprenante dans ce domaine ! Aujourd’hui tout le monde est logé, mais c’est par le réseau de l’Église, pas par les offices HLM.

La barrière de la langue peut aussi poser des problèmes, mais n’est pas infranchissable, loin de là.

Concrètement, la famille arrive, quels sentiments animent le pasteur que tu es ? Joie de voir le projet aboutir ou alors des pensées du style « dans quoi je me suis embarqué ? »

Dans les faits, le projet est vraiment porté par des personnes de l’Église qui font un travail quotidien énorme et admirable. Je ne suis là qu’en deuxième ligne, mais assez près pour voir les belles choses qu’ils font, et l’action de Dieu dans cet accueil. Ce qui se vit est très fort, et nous voyons Dieu agir, dans les difficultés, les rencontres, les cœurs aussi. C’est donc une source de joie sans mélange !

Pourrais-tu nous présenter rapidement la famille que vous avez accueillie ? Leur situation et leur état d’esprit en arrivant ?

Coalition_Airstrike_on_ISIL_position_in_KobaneSans les nommer, pour des raisons de sécurité, la première famille est constituée de trois générations : deux grands parents, deux parents et deux fils (10 et 15 ans). Chassés par l’État Islamique, ils ont dû fuir Mossoul en laissant tout derrière eux. Pendant un an, ils ont vadrouillé à droite et à gauche avant d’entrer en contact avec le consulat de France à Erbil (au Kurdistan). Même s’ils semblent aller bien, ce qu’ils ont vécu les a blessés en profondeur, bien sûr. A peine dans la voiture, à l’arrivée à l’aéroport, ils ont commencé à raconter ce qu’ils avaient vécu (en anglais !) ; comment l’État Islamique les avait d’abord menacés, avant de faire exploser les locaux de leur entreprise, puis vidant leurs comptes en banque, menaçant leurs vies… Leurs vies ont été menacées sans cesse, et jusqu’à la fin, car avant de prendre l’avion pour Lyon depuis la Turquie, ils sont passés tout près d’un attentat à la bombe.

Ils avaient une situation aisée en Irak, et regrettent aujourd’hui d’avoir attendu si longtemps avant de partir. Circuler à Mossoul était si dangereux que seul le père a pris le risque d’aller chercher un visa, et ils sont arrivés avec un passeport pour 6 – et beaucoup de valises.

La première fois qu’ils sont venus au culte, le père a témoigné que jusque là, il n’était chrétien que de nom ; mais qu’il avait vu le visage de Christ et son action dans cet accueil, et depuis la famille fait son chemin de reconstruction.

Bel engagement, un couple de l’Église les a accueillis tous les six pendant trois semaines ; des repas étaient livrés à tour de rôle par des personnes de l’Église. D’autres les ont accompagnés à la Préfecture, leur ont fait découvrir Lyon… Ça a été très fort, y compris sur le plan spirituel. La première fois qu’ils sont venus au culte, le père a témoigné que jusque là, il n’était chrétien que de nom ; mais qu’il avait vu le visage de Christ et son action dans cet accueil, et depuis la famille fait son chemin de reconstruction. Les enfants sont scolarisés, tous prennent des cours de français… mais tout ça reste précaire, fragile. On sent que les blessures sont profondes, et nous souhaitons rester disponibles pour eux autant que nous le pourrons. Après, ils sont libres de rester en relation avec l’Eglise… ou pas.

Après 6 mois d’accueil, où en est la situation ?

Aujourd’hui, nous soutenons deux familles et une personne seule. Tous sont des chrétiens d’Irak ou de Syrie. Une seule est arrivée via la FEP, l’autre nous a été envoyée par l’OFII qui manquait de logements, et le jeune homme est arrivé de son côté. L’Eglise fournit les logements, et les familles contribuent financièrement au loyer. Elles font tout pour regagner leur indépendance.

suite à cet accueil de plus en plus d’arabophones d’autres horizons viennent au culte le dimanche, et nous réfléchissons aujourd’hui à ce que nous pouvons faire pour répondre à leur soif spirituelle.

Nous sommes aussi là pour les accompagner, nous essayons de cultiver les relations. Nous étions prêts à accueillir sans condition, mais tous viennent à l’Église, ce qui nous réjouit mais amène d’autres défis, car ils ne parlent que l’arabe ! De plus – effet collatéral non prévu ! – suite à cet accueil de plus en plus d’arabophones d’autres horizons viennent au culte le dimanche, et nous réfléchissons aujourd’hui à ce que nous pouvons faire pour répondre à leur soif spirituelle.

L’aventure est loin d’être terminée. Les choses changent sans cesse, et nous apprenons à avancer dans la dépendance totale envers Dieu. Lui seul sait où il nous emmène !

Quels conseils donnerais-tu aux Églises qui se préparent ou qui envisagent d’accueillir une famille ?

Je réponds à cette question après consultation des personnes engagées en première ligne, et la suite de ma réponse… est en fait la leur !

D’abord, avoir une solution d’hébergement pour l’accueil immédiat à l’arrivée des personnes.

Et puis il est nécessaire de constituer une équipe large, car les tâches à assumer sont nombreuses et très variées ; certaines avec un investissement très ponctuel, mais néanmoins essentiel (par exemple, préparer des repas à tour de rôle, pendant les premières semaines ; ou visiter les réfugiés et les sortir pour leur faire découvrir leur nouvel environnement…).

De plus, il faut pouvoir compter sur deux ou trois personnes disponibles pour un suivi « rapproché » dans la durée.

On peut aussi cultiver les liens avec les assistantes sociales de l’OFII qui maîtrisent les démarches et qui ont des numéros de téléphone auxquels nous n’avons pas accès, en particulier pour joindre l’OFPRA. Peut-être qu’il pourrait être utile de travailler aussi avec Forum Réfugiés et finalement leur déléguer les démarches administratives, ce qui est leur métier.

Pour notre part, nous n’avons pas fait ce choix pour l’instant.

Enfin, il faut bien être conscient que c’est aussi un combat dans la prière, car les écueils peuvent être nombreux et imprévus.

 Si c’était à refaire ?

Nous le referions sans hésiter !

À propos Jérémie Chamard

Jérémie Chamard est pasteur de l’EEL de Bouffémont.

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