« That’s scripture ! » Bible et esclavage dans 12 Years A Slave

Critique-12-years-a-slaveIl y a des films qui provoquent de véritables chocs. 12 Years A Slave, de Steve McQueen, a eu cet effet sur moi. Il raconte l’histoire vraie de Solomon Northup, jeune homme noir libre, marié et père de deux enfants, qui un beau jour est enlevé et vendu comme esclave (lire ma critique sur mon blog).

 C’est un film coup de poing dont on ne ressort pas indemne. Quelques scènes m’ont particulièrement interpellé, celles où il est fait référence à la Bible, parfois pour justifier l’injustifiable.

Lectures de la Bible

Après avoir été vendu comme esclave, Solomon se retrouve chez un premier maître, du nom de Ford. Ce dernier apparaît plutôt comme un « bon » maître, mais avec une attitude très paternaliste. On voit notamment deux scènes au cours desquelles Ford lit la Bible à sa famille blanche et sa « famille » d’esclaves noirs. Dans la première scène où Ford lit l’Ancien Testament : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob… », on entend en arrière-plan le chant du charpentier blanc raciste, « Run, Nigger, Run » (« Cours, nègre, cours »). La deuxième scène est plus cruelle. Alors que Ford lit un texte sur l’amour de Dieu pour ses enfants, on entend les sanglots d’une femme esclave que Ford a achetée en même temps que Solomon… en la séparant de ses enfants. Un contraste saisissant entre le texte biblique lu et la situation de détresse de cette femme, à laquelle Ford a lui-même contribué en l’achetant comme esclave. Un malaise naît de ces scènes, soulignant le cruel décalage entre ce qui est lu et ce qui est vécu.

Solomon se retrouve plus tard entre les mains d’un nouveau maître nommé Epps, un homme détestable et bestial. Dans une scène terrible où Epps met en garde ses nouveaux esclaves contre toute insoumission, il lit un texte de la Bible. Luc 12:47 : « L’esclave qui aura connu la volonté de son maître, mais qui n’aura rien préparé ni fait en vue de cette volonté sera battu d’un grand nombre de coups ». Et il conclut par un cinglant : « That’s Scripture ! » (C’est l’Écriture !) en brandissant la Bible. Si ce verset est bien dans l’Évangile, il est complètement sorti de son contexte. Tiré d’une parabole de Jésus (des histoires s’inspirant de la vie courante de son époque), ce verset ne peut en aucun cas être considéré comme une loi justifiant bibliquement les châtiments corporels.

« Roll, Jordan, Roll » (“Coule, Jourdain, coule”) répond au « Run, Nigger, Run » (“Cours, nègre, cours”).  Signe que face aux pires atrocités dont sont capables les hommes, la foi et la Bible restent source d’espoir et de force.

L’esclavage, au temps biblique et dans l’histoire

Il faut se souvenir qu’au temps biblique, l’esclavage était une réalité incontournable. Et on trouve même dans les épîtres du Nouveau Testament des consignes pour les esclaves et les maîtres ! Ainsi, par exemple, Colossiens 4:1 : « Maîtres, accordez à vos esclaves ce qui est juste et équitable, sachant que, vous aussi, vous avez un Maître dans le ciel ». Mais nous sommes très loin de ce qu’affirme Epps dans le film ! On peut d’ailleurs dire que les valeurs de l’Évangile ne pouvaient que s’opposer au principe même de l’esclavage, avec des affirmations aussi radicales que celle de Galates 3:28 : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme, car vous tous, vous êtes un en Jésus-Christ. » ou les exhortations fraternelles de l’apôtre Paul à Philémon à propos de son esclave Onésime (cf. Épître à Philémon). Naturellement, l’Évangile ne peut conduire petit à petit qu’à l’abolition de l’esclavage…

Mais dans l’histoire, malheureusement, une certaine exégèse de la Bible a fait renaître, avec une cruauté sans précédent, l’esclavage. A partir du XVIIe siècle, la justification biblique de l’esclavage des Noirs s’est faite à partir de la « malédiction de Cham » en Genèse 9:25 : « Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! » Et c’est malheureusement dans les milieux protestants de Hollande qu’elle apparaît. Il semblerait qu’un certain Georg Horn, professeur d’histoire à l’Université de Leyde, ait le premier, en 1666, proposé une classification des races selon le modèle de la descendance de Noé dans la Genèse. Dès lors, on dira que les Éthiopiens (Koush dans la Genèse) sont devenus noirs et esclaves à cause de la malédiction de Cham ! Une interprétation qui prendra de l’ampleur en particulier aux États-Unis aux XVIIIe et XIXe siècle, avec le développement de la traite des Noirs.

Il y a, heureusement, un effet de balancier dans le film avec la figure de l’abolitionniste canadien (grâce auquel Solomon retrouvera la liberté) qui vient travailler sur la propriété d’Epps et s’oppose à lui pour dénoncer le principe même de l’esclavage : « Noir ou blanc, quelle différence aux yeux de Dieu ? ». Il y a aussi la présence des Negro-spirituals, ces chants bibliques qui donnent la force et la cohésion aux esclaves pour affronter leur terrible condition. Une scène extraordinaire du film l’exprime, lorsque, au bord d’une tombe où les esclaves sont réunis et chantent, Solomon est silencieux, puis se joint aux voix avec de plus en plus de ferveur et de colère mélangées. « Roll, Jordan, Roll » (« Coule, Jourdain, coule ») répond au « Run, Nigger, Run » (« Cours, nègre, cours »). Signe que face aux pires atrocités dont sont capables les hommes, la foi et la Bible restent source d’espoir et de force.

Conclusion

Il n’empêche que le discours d’Epps à partir d’un verset extrait de son contexte, ou la justification aberrante de l’esclavage par une lecture biaisée de la « malédiction de Cham », pointent du doigt les terribles conséquences possibles d’une certaine exégèse de l’Écriture. Une exégèse qui isole des versets et les maltraite par une lecture littéraliste… tout en les assénant avec une formule comme : « c’est l’Écriture » ou « la Bible dit… ». Comprendre qu’une telle exégèse a conduit au crime contre l’humanité de la traite des Noirs devrait nous faire réfléchir… et nous encourager à une lecture intelligente de l’Écriture !

 

À propos Vincent Miéville

Vincent Miéville est pasteur de l’EEL de Toulouse et président de la commission synodale de l’UEEL.

Un commentaire

  1. Ce film est vraiment un film à voir , d’autant qu’il s’agit d’une histoire vraie . Certaines scènes du film , pour le réalisme qu’elles transmettent , sont impressionnantes et difficilement supportables , même si on est habitué à voir la violence en images.
    ci contre , un commentaire dans mon blog :
    http://0z.fr/E2YbC

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