Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.

Le choix du verbe rendu ici par « porter témoignage », limite le sens de ce neuvième commandement : il s’agit là d’une déclaration faite dans un contexte juridique, dont l’effet consiste à faire acquitter ou condamner quelqu’un(1). Avant toute considération générale sur le mensonge, c’est l’exercice de la justice que vise ce commandement.

L’épreuve des preuves

À une époque où l’on n’avait pas recours aux empreintes ADN, ou aux dossiers d’Interpol, le témoin restait donc une pièce maîtresse du système judiciaire : dans le Deutéronome, aucune condamnation ne pouvait être admise sans la déposition de deux ou trois témoins(2). D’ailleurs, dans cet « article » du Deutéronome, le témoin pris en flagrant délit de faux témoignage était passible de la peine qu’il faisait peser sur celui contre qui il déposait.

On peut aussi compter parmi les faux témoins ceux qui s’abstiennent de témoigner de ce qu’ils ont vu (un faux témoignage passif).

Le même souci de rendre une justice équitable se retrouve encore ailleurs dans l’Exode, avec la mention de différents cas de figure(3) : un faux témoignage destiné à innocenter le méchant ; une fausse déposition sous la pression de la majorité, ou encore motivée par la partialité… y compris en faveur du pauvre (qui n’a pas à être tenu pour innocent sous prétexte de sa pauvreté).

Une fausse déposition constitue une atteinte directe au prochain, contre lequel on dépose ; mais si l’on témoigne faussement en faveur d’un coupable pour le faire échapper à une sanction, c’est alors contre un autre prochain que l’on témoigne, qu’il soit la victime risquant de ne pas être dédommagée, ou l’innocent accusé à tort. On peut aussi compter parmi les faux témoins ceux qui s’abstiennent de témoigner de ce qu’ils ont vu (un faux témoignage passif).

Le poids des mots

D’une manière plus large, la Bible ne manque pas de réprouver le mensonge, en l’apparentant au diable (le père du mensonge(4)), en l’associant aux doctrines mensongères(5), et en rappelant la nécessité d’être vrai dans le cadre des relations(6).

La notion de faux témoignage peut donc sortir du cadre judiciaire, mais pas sans quelques précautions. L’affabulation des enfants, les constructions du poète, ou les fictions du romancier n’entrent pas dans ce cadre. Le mythomane qui fabule pour ne pas dévoiler une vérité sur lui qui lui ferait mal, se défend, se protège des regards, par un mensonge… dont il est souvent la première victime. Ce cas entre-t-il à proprement parler dans la catégorie du faux témoignage contre son prochain ?

Quant aux sages-femmes du peuple hébreu en Égypte, qui mentaient pour sauver les nouveau-nés hébreux de la folie meurtrière du pharaon, il est dit que c’est la crainte de Dieu qui les animait…

Tout en refusant radicalement le mensonge, la Bible rapporte des épisodes dans lesquels les héros se sont affranchis de l’exigence de vérité, dans des cas de légitime défense : Rahab la prostituée(7) a menti sans que cela l’empêche de figurer en bonne place parmi les héros de la foi(8). Quant aux sages-femmes du peuple hébreu en Egypte(9), qui mentaient pour sauver les nouveau-nés hébreux de la folie meurtrière du pharaon, il est dit que c’est la crainte de Dieu qui les animait, et même que Dieu leur a fait du bien, à cause de leur attitude…

Le choc des vrais mots

Doit-on dans tous les cas dire la vérité sans, par exemple, se préoccuper de la conjuguer avec l’amour (attentions, compréhension, patience) ? Cette question récurrente est justifiée ; mais les précautions à prendre ne risquent-elles pas de nous dispenser d’être vrais ? Notre rapport à la vérité n’est pas toujours aussi facile que nous ne le voudrions ; aussi ce neuvième commandement reste-t-il là comme un signal fort de l’exigence à être vrai. Notre attachement à celui qui est la Vérité requiert une telle exigence à l’égard du prochain. C’est bien la base nécessaire à toute relation de confiance.

Mais peut-on juger qu’une vérité ne doive pas être dite ? En arriver là, cela ne reviendrait-il pas à endosser le rôle du juge, alors que c’est seulement celui de témoins que nous attribue le décalogue ?

Il est des situations bien difficiles, où l’application impersonnelle de ce principe peut faire des dégâts. Il importe d’y prendre garde, et de peser ses mots. Mais peut-on juger qu’une vérité ne doive pas être dite ? En arriver là, cela ne reviendrait-il pas à endosser le rôle du juge, alors que c’est seulement celui de témoins que nous attribue le décalogue ? L’amour dont parle l’apôtre Paul n’encourage pas la dissimulation ; au contraire : « il se réjouit de la vérité »(10).

 

1 Frank Michaeli propose en note : tu ne répondras pas contre ton prochain en témoin de fausseté – Le livre de l’Exode (Delachaux et Niestlé) p. 188. A. Maillot : tu ne déposeras pas contre ton prochain en faux témoin. Le Décalogue une morale pour notre temps (Les Bergers et les Mages) p. 133

2 Dt 19:15-19

3 Ex 23:1-8

4 Jn 8:44

5 1 Jn 2:21-22

6 Ep 4:25. Co 3:9

7 Jo 2:1-21

8 Hé 11:31

9 Ex 1

10 1 Co 13:6

À propos Marc Pons

Marc Pons est pasteur de l’EEL d’Aubagne.

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