Une belle brochette apostolique ! (Marc 6.30-44)

fouleC’est la première fois dans cet évangile que les disciples apparaissent comme Apôtres (envoyés). C’est une promotion ! La mission d’aller chasser les esprits impurs, initiée par Jésus en 6.7 (il se mit à les envoyer), donne lieu à un retour enthousiaste (6.30). La mission des Douze  semble s’être au passage institutionnalisée. Les envoyés aux sens actif du terme sont devenus les apôtres de l’Eglise. Ah pouvoir, quand tu nous tiens… !

Un mission, démissions…
Les apôtres rapportent « tout ce qu’ils ont fait et enseigné » (6.30). Ce « tout » dont on ne sait rien du tout (qu’ont-ils fait au juste et qu’ont-ils prêché au juste ?) sonne comme autant de baratin et de gesticulation. Le tout n’est pas d’avoir la casquette, le mandat, il faut aussi le souffle ! Personne n’est frappé d’étonnement à leur propos comme le furent les foules de Nazareth à l’écoute de Jésus. Personne ne s’interroge : « D’où cela leur vient-il ? N’est-ce pas Pierre, Jacques et Jean les pêcheurs de Capharnaüm ? » Jésus pose question, les disciples se racontent eux-mêmes. C’est le syndrome du prédicateur raté. Sa prédication ne suscite aucune question chez ses auditeurs, elle ne produit qu’admiration, félicitations ou indifférence. Quand la prédication se raconte elle-même, comme ici, au lieu d’être racontée par ceux qui l’ont entendue dans un incessant mouvement de transmission, la mission devient démission ! Et que Dieu puisse malgré tout en tirer quelque chose est une autre question.

Des brebis sans berger
Qu’est-ce qui dans le récit appuie ce verdict pour le moins rude à l’égard des disciples ? C’est le récit de la multiplication des pains.

Les gens n’ont pas été évangélisés, pas autant que le prétendent les apôtres. La foule est prête à se perdre au milieu de nulle part pour trouver ce qu’elle cherche ; elle a faim de Dieu, faim de paix et de justice. Elle cherche un berger.

C’est à cet instant précis que les disciples vont briller de mille feux apostoliques. Alors que Jésus au bord des larmes ne peut détacher son regard de cette foule aux mains vides et au cœur gros, les Douze ont une idée géniale : « Renvoie-la ! » (6.36). Pensent-ils au cours de théologie pratique que Jésus doit encore leur dispenser avant la tombée de la nuit ? Pensent-ils aux cinq pains et aux deux poissons qu’ils ont mis de côté pour casser la croûte en fin de soirée ? Que ce « Renvoie-la » est accablant ! Deux mots pour expliquer pourquoi la foule n’a pas de berger : ces derniers sont bien plus préoccupés par leur propre destinée que par celle de l’humanité.

Tout faux !
Le cours de théologie pastorale peut maintenant commencer : « Donnez-leur vous-mêmes à manger !» (6.37). Ce qui provoque la contestation de la classe entière : « Pas d’argent ! Trop de bouches à nourrir ! On n’y arrivera jamais !». C’est l’argument de ceux qui ne rêvent plus depuis longtemps (et je ne pense pas ici aux trésoriers des Eglises !). D’autant que de l’argent, il y en a toujours un peu. Relevons au passage l’ironie du narrateur : les disciples n’étaient-ils pas censés voyager léger dans leur aventure missionnaire (6.8ss)? D’où sort ce petit gueuleton ? Et la foi ? Et l’obéissance ? Où sont-elles passées ?

Mais l’heure n’est pas aux reproches. Elle est à l’action de grâce. Parce qu’avec presque rien, un peu de foi (un peu d’argent aussi !), un bon berger sait qu’il peut changer le monde. Il suffit de rendre grâce à Dieu pour ce que l’on est, ce que l’on a et pour ceux qui sont là.

Une page d’Évangile à écrire
Une foule à nourrir, quelques amis un peu balourds, le jour qui décline, un berger plein de compassion : toutes les conditions sont réunies pour que s’écrive une nouvelle page d’Evangile. Avec Christ, l’abondance provient du manque. Manque de pain, manque de moyens, manque de foi. Tel est le secret de la mission. Elle n’est plus le fait d’apôtres en manque de reconnaissance, elle naît de l’action de grâce d’un Pasteur prêt à donner sa vie pour ses brebis. Il y aurait sans doute beaucoup de profit à revisiter ce chapitre 6 de l’évangile de Marc dans les bonnes facultés de théologie et les conseils d’Eglises, Dieu sait que ces lieux sont pleins de missionnaires zélés ! Mais comme toujours, les meilleures leçons sont celles que l’on s’applique à soi : frères et sœurs, qu’avons-nous fait de la compassion, de la foi et de l’action de grâce ?

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Retrouvez les méditation de Pierre Lacoste sur le site de l’Eglise Protestante Française de Beyrouth : www.epfb.net

À propos Pierre Lacoste

Pierre Lacoste est pasteur détaché de l'UEEL, en poste à l'Eglise Protestante Française de Beyrouth (Liban)

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