Une formidable école d’altérité

05_zps8ed67549.jpg~original« Et le cinéma, je sais bien pourquoi je l’ai adopté… Pour qu’il m’apprenne à toucher inlassablement du regard à quelle distance de moi commence l’autre. » Serge Daney

Avec 4.580 journalistes, 12 000 professionnels accrédités pour le  Marché du film  et des marques de luxe omniprésentes, le festival de Cannes est un temple de la démesure. Mais au delà du barnum médiatique, des starlettes en goguette et du bal des limousines, La Croisette est aussi un formidable lieu pour découvrir… des films ! Récit d’une expédition cannoise dans la peau d’un exploitant de salle.

 On a beau tourner la chose dans tous les sens, année après année, les meilleurs films du moment sont à découvrir à Cannes. Que ce soit les “ grands auteurs ” habitués de la Sélection Officielle ou ceux “ en devenir ” qui patientent dans l’antichambre des sélections parallèles, le plateau est toujours très relevé, avec un niveau de qualité bien supérieur aux autres festivals internationaux. Si on y ajoute le fait que les films visionnés constituent invariablement la “ colonne vertébrale ” de la programmation Art et Essai de nos salles pour les dix mois suivants et que nombre de réunions professionnelles se tiennent durant le festival, on se rend à l’évidence : Cannes demeure un passage obligé. Et ce, en dépit de tout le reste : des coûts de logement indécents, des conditions d’accès aux séances toujours plus dégradées (toutes les séances sont complètes, obligeant à patienter de longues heures dans des files d’attente pour être assuré d’entrer), et une météo assez peu souvent à la hauteur de l’événement…

 Pour qui donc se déplace à Cannes dans l’objectif d’y visionner un maximum de films afin de rentabiliser le coût exorbitant de son séjour, cela requiert une préparation et une organisation quasi-militaires.

 Dans la tenue tout d’abord. A l’opposé de l’image de glamour véhiculée à l’extérieur par le festival, celle-ci se doit d’être confortable avant tout. Elle doit permettre à la fois de parer aux assauts divers du printemps cannois (chaleur écrasante dans les files d’attente, climatisation polaire dans les salles et pluies diluviennes à la sortie) et de rallier en un temps record – au  travers d’une foule compacte – les différents lieux de projection dans la ville (les talons de 15 cm sont dans ce cas disqualifiés)

Pour qui donc se déplace à Cannes dans l’objectif d’y visionner un maximum de films afin de rentabiliser le coût exorbitant de son séjour, cela requiert une préparation et une organisation quasi-militaires.

 Le badge d’accréditation : en fonction du degré de priorité d’accès qu’il offre, le badge d’accréditation demande à ceux qui l’arborent de calculer précisément le risque encouru à s’engager dans une file d’attente. Et par conséquent d’élaborer un planning journalier de projections le plus sécurisé possible en fonction de paramètres multiples (prestige du casting, présence ou pas de l’équipe à la projection, distance entre les salles…). La notion de choix sur des critères esthétiques devient souvent accessoire…

 Le sac en bandoulière (celui de l’édition en cours, d’une édition précédente, d’un autre festival pour les plus provocateurs) qui contient un catalogue toujours trop lourd, des programmes de chaque sélection parallèle (si toutes les informations étaient rassemblées sur un seul document, ce serait trop facile !), le journal Libération du jour triple action (habilement plié il protège du soleil, les critiques des films présentés la veille orientent le buzz, et accessoirement les autres articles permettent de ne pas oublier que le reste de la planète continue de tourner pendant le festival)…. Le tout est agencé de telle sorte à dissimuler – afin d’échapper aux contrôles de sécurité à l’entrée des salles – un dangereux sandwich préparé hâtivement le matin (un repas assis à table est une expérience rare).

Ainsi équipé, le cinéphile est alors fin prêt pour le voyage et la rencontre avec des œuvres heureusement surprenantes, dépaysantes, singulières. On se souviendra par exemple longtemps du frisson parcourant la salle entière lors de la projection de Selfish Giant de Clio Barnard à la Quinzaine des réalisateurs en 2013, ou bien de l’émotion collective ressentie face à l’éclosion du talent précoce de Benh Zeitlin, réalisateur des Bêtes du Sud sauvage et de sa très jeune comédienne Quvenzhané Wallis, récompensés de la Caméra d’Or en 2012…

Cette capacité renouvelée du festival à nous immerger dans des univers diamétralement opposés, à nous sensibiliser à des problématiques individuelles dissemblables des nôtres mais rendues proches par la grâce du regard d’un artiste, nous rappelle que le cinéma est une formidable école de l’altérité. Et cela éclipse bien des avanies.

À propos Philippe Arnéra

Philippe Arnéra est exploitant d'une salle de cinéma

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