Vincent Lambert est vivant

vincentlambertune

Le 5 juin les juges de la Cour européenne des droits de l’homme ont estimé, à 12 voix contre 5, qu’interrompre la nutrition et l’hydratation artificielles de Vincent Lambert, ce qui entrainera sa mort ne contrevient pas au « droit à la vie » consacré par l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme.

 

Je crois tout d’abord qu’on doit de ne pas se poser en juge d’une famille qui se déchire, d’une épouse désespérée qui a dit, après ce jugement qu’elle souhaitait : « il n’y a pas de soulagement, il n’y a pas de joie ».

Mais je crois aussi qu’on doit se rappeler qu’il s’agit de la vie d’une personne, qui reste une personne même si elle ne présente plus de signe de conscience. Des amis de Vincent Lambert ont réalisé une vidéo le jour du jugement de la Cour européenne des droits de l’homme où on le voit réagir, faiblement : il cligne des paupières et suit du regard son demi-frère David qui lui parle, il semble réagir à la voix de sa mère au téléphone. Même si ces réactions sont de purs réflexes d’après les experts et non des signes de conscience, cette vidéo a eu le mérite de montrer le visage d’une personne bien vivante et je me demande si les juges auraient rendu le même jugement s’ils avaient visionné cette vidéo au lieu de travailler sur dossier. Je trouve très significatif que le CSA ait été saisi de cette vidéo comme si ce visage était une image obscène qu’il fallait faire disparaitre. Il faut rappeler que Vincent Lambert respire tout seul et qu’il a survécu un mois à une privation d’alimentation artificielle décidée par l’équipe médicale avec l’accord de l’épouse.

Cet arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme a une portée juridique limitée mais une portée symbolique et morale énorme. Les juges minoritaires qui s’y sont opposés ne s’y sont pas trompés.

Une portée juridique limitée : la CEDH a jugé en droit de la légalité de la décision du Conseil d’Etat français qui, après consultation des experts médicaux, a autorisé l’arrêt de l’alimentation et de l’hydratation artificielle. C’est un jugement sur un cas singulier, pas un droit à euthanasier toutes les personnes en état végétatif. Mais ce serait se voiler la face que de ne pas voir la portée morale de ce jugement, les juges qui s’y sont opposés se sont placés sur ce plan : « ce qui est proposé revient ni plus ni moins à dire qu’une personne lourdement handicapée, qui est dans l’incapacité de communiquer ses souhaits quant à son état actuel, peut, sur la base de plusieurs affirmations contestables, être privée de deux composants essentiels au maintien de la vie, à savoir la nourriture et l’eau. ». (Lire l’excellente analyse que fait Jean-Yves Nau de cet arrêt dissident)

Ces juges rappellent le sens des mots : l’hydratation et l’alimentation ne sont pas de simples traitements, contrairement à ce que dit l’arrêt du Conseil d’Etat, mais des soins élémentaires nécessaires à la vie et il est donc immoral d’en priver une personne qui n’est pas en fin de vie mais handicapée. Certains ont assimilé l’arrêt de l’alimentation ou de l’hydratation à l’arrêt de la respiration artificielle en fin de vie. Ce raisonnement est trompeur. Ce n’est pas du tout la même chose de ne plus aider artificiellement celui qui, à bout de souffle, est près de rendre son dernier souffle, que de priver de subsistance une personne en état végétatif qui vit et respire par elle-même. Dans le premier cas c’est laisser mourir, dans le deuxième cas c’est faire mourir, la loi ne doit pas donner ce droit. Cet arrêt de la CEDH apporte malheureusement une caution morale à l’idée d’un droit à faire mourir des personnes chez qui on ne décèle plus ou peu d’activité consciente.

La question qu’on peut évidemment se poser c’est : qu’est-ce qu’aurait souhaité Vincent Lambert lui-même dans cette situation ? Mais en l’absence de directives claires de sa part, personne ne doit parler à sa place.

La situation de Vincent Lambert est très angoissante, déroutante pour les proches et les soignants, aucun juge aucune loi ne peuvent me délivrer de l’angoisse devant le handicap, la souffrance et la mort, aucun juge aucune loi, aucun expert médical ne peuvent et ne doivent me dispenser de ma responsabilité d’agir avec amour vis-à-vis du prochain que Dieu met sur ma route. L’amour ne fait pas de mal au prochain.

Pasteur Luc Olekhnovitch, président de la Commission d’éthique protestante évangélique française. 11/05/15

 

À propos Luc Olekhnovitch

Luc Olekhnovitch est pasteur de l'EEL de Viry-Châtillon.

3 plusieurs commentaires

  1. Il y a près de Strasbourg une clinique (Bethel) où exerce le docteur Jeanblanc, chef d’un service soignant des personnes en état « pauci-relationnel ». La demande de transfert de Vincent n’a pour l’instant pas abouti. Mais ce docteur croit en la possibilité d’améliorer son état.
    Le moins que l’on puisse dire, c’est que les médecins ne sont pas unanimes sur cette question.

  2. Je ne souhaite pas aborder ici le fond du problème, celui de l’arrêt ou non de l’alimentation et de l’hydratation de V Lambert. Beaucoup, trop? de gens se sont exprimés sur ce sujet.
    Je voudrais simplement dire que j’ai été profondément choquée par l’initiative de certains de ses proches qui l’ont filmé et qui ont diffusé cette vidéo sur le Net. L’adjectif obscène utilisé par le CSA me semble parfaitement approprié. V Lambert a été filmé sans son accord, ni celui de son épouse pour « prouver » qu’il est encore un homme, une personne que l’on doit respecter et, en raison de son état, protéger. Ici on le jette en pâture à tous les voyeurs pour prouver quoi? Ses gestes, de pur réflexes, ne prouvent rien Le médecin qui s’est occupé de lui pendant des mois, le docteur Kariger, l’a affirmé avec force le lendemain.
    Cette initiative s’apparente, à mes yeux , à de l’abus de faiblesse et me laisse très perplexe quant aux réelles motivations des auteurs de cette vidéo. La fin ne justifie pas les moyens; ce sont les moyens qui bien souvent disent quelle fin on veut atteindre.
    Une dernière chose: j’espère que la photo publiée pour accompagner le texte de Luc Oleknovitch n’est pas celle de V Lambert mais celle d’une personne consentante.

  3. Tout est dit sur cette affaire: rien à ajouter.

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

error: Content is protected !!